Bien le bonjour à tous (et à toutes évidemment !) et bienvenue dans cette nouvelle chronique mensuelle !
Je suis ravi d'être un nouveau contributeur sur le site, puisse mes articles vous plaire et donner l'envie d'explorer et d'approfondir des sujets qui titilleront votre curiosité !
Le but est simple : décrire une image que je considère comme marquante, toujours en rapport avec l'interreligieux, et ce en essayant d'expliquer les choses de manière simple et accessible, avec un style agréable à la lecture. Bien sûr, la totale neutralité ne s'offre pas à n'importe qui : je m'efforcerai donc d'être aussi factuel que possible.
Convaincus ? Allez, roulements de tambours, voici la première image :
Nous y apercevons le pape Léon XIV, devant des représentants religieux, serrant la main à Hind Kabawat, ministre syrienne des affaires sociales et du travail. Elle porte un voile, a le regard baissé avec un brin de pudeur, semblant lâcher un sourire enthousiaste face à un Saint-Père qui adopte un regard plus attentif. La photo date du 9 septembre 2026, nous sommes sur la place Saint-Pierre, à Rome.1
Celle-ci se déroule en fait dans le cadre d'une conférence organisée par le Vatican visant à promouvoir le dialogue interreligieux. Le souverain pontife s'étant entretenu avec des responsables de l'Église orthodoxe ukrainienne, il s'adressa également à la plateforme du "Dialogue interreligieux pour la paix, promouvant la coexistence pacifique et la citoyenneté commune"2, créé en 2018, regroupant des représentants de la communauté chrétienne et musulmane3.
Hind Kabawat y joue un rôle clé dans cette rencontre : elle intervient comme membre du gouvernement syrien de transition, mené par le président Ahmed al-Charaa depuis le mois de décembre 2024. Sa prise de fonctions, quant à elle, date de mars 20254. Libérale et laïque, elle est une opposante de longue date à l'ancien régime autoritaire de Bachar al-Assad. L'interreligieux ? Elle s'y connaît : elle était conseillère auprès du centre pour les religions du monde à l'université George Mason, aux Etats-Unis5. Elle a même reçu une récompense de la part du centre Tanenbaum en 2007 pour son engagement sur ce sujet. La classe6.
Kabawat fait partie de l'Eglise grecque-melkite7 catholique, une communauté née en 1724, issue d'une scission de l'Eglise grecque d'Antioche : sous l'influence des missionnaires franciscains et jésuites, ils décidèrent de se rallier au Saint-Siège, donc d'être parmi les membres de l'Eglise catholique romaine. De nos jours, le nombre de fidèles s'estime à environ entre 1 et 2 millions de personnes dans le monde, la plupart vivant en Syrie et au Liban. Elle compte également une diaspora, présente en Europe et en Amérique Latine. Sa liturgie, issue du rite byzantin, est multilingue (faut bien s'adapter, les cinéphiles fans de VO apprécieront) : on y retrouve de l'arabe, du grec, voire de l'anglais ou même du français (cocorico !)8.
Depuis la chute du régime Assad, l'inclusivité est au cœur de la dialectique gouvernementale. Dans un pays où plusieurs communautés religieuses se côtoient, il est bien complexe de trancher pour savoir qui fera partie du cabinet al-Charaa. Elle est d'ailleurs la seule femme membre du gouvernement. D'un pays paria sous sanctions économiques internationales, la Syrie retrouve peu à peu sa place dans le concert des nations, et sa contribution n'est absolument pas anodine…
Justement, le christianisme et la Syrie, c'est une longue histoire : berceau historique de la religion christique, c'est sur le chemin de Damas que Saint-Paul reçut le signe divin qui poussera à sa conversion9. L'illustre ville d'Antioche, aujourd'hui en Turquie et autrefois syrienne, fut le lieu où les disciples de Jésus reçurent le nom de "chrétiens"10. En juillet 1860, l'intervention de l'émir Abdelkader pour sauver les chrétiens maronites lors de violents affrontements avec les druzes marqua également l'histoire du Bilad ash-Shâm11.
Lors de la "Nahda"12, la communauté chrétienne joua un grand rôle, notamment avec l'écrivain libanais Farah Antoun, lui aussi issu de la communauté grecque-melkite, grand partisan des écrits des Lumières et tenant de la tolérance religieuse. Comment ne pas également mentionner Adib Ishaq, syrien de confession chrétienne maronite, francophile et intime de Victor Hugo, disciple d'un certain Djamal-ad-din Al-Afghani ? (Cocorico je vous dis !)
Sortez vos livres, leçon d'histoire !
De nos jours, la communauté chrétienne, l'une des principales minorités du pays, connaît une situation complexe, héritière de décennies de compromis sécuritaires. Sous la dictature d'Hafez al-Assad, les chrétiens bénéficièrent d'une réelle liberté de culte et d'une protection accordée par les services de sécurité en échange d'une sujétion totale, y compris politique13. Pareillement sous le règne de son fils et successeur, Bachar al-Assad, qui instrumentalisa la façade laïque du régime, afin de se présenter comme le seul garant des libertés religieuses et de la diversité communautaire.14
La pratique après la théorie ? Prenons donc l'exemple de la guerre civile syrienne. Dans un contexte révolutionnaire dans le monde arabe ("le printemps arabe"), la population manifeste avec une revendication-clé : la libération des enfants emprisonnés à Deraa pour avoir fait des tags se moquant du président syrien15. Par la suite, la population syrienne réclama le départ d'Assad et la tenue d'une transition démocratique. Le régime envoya sa réponse sans appel : l'implacable répression de l'opposition16, la montée du salafisme djihadiste dans la zone syro-irakienne, et l'apogée de Daesh17, ce qui provoqua l'exil des chrétiens, passant de 3 millions de chrétiens avant 2011 à 300 000 - 400 000 chrétiens en 2025, soit une baisse de 80%. (Un peu de maths ne fait de mal à personne non plus)18.
Aujourd'hui, la situation tend doucement à s'apaiser : le Vatican entretient des communications régulières avec les nouvelles autorités syriennes19, les fêtes et les offices religieux sont assurés sous la protection des forces de sécurité, la liberté religieuse est devenue un droit constitutionnellement reconnu20. Toutefois, les troubles et l'instabilité demeurent : nous pouvons citer l'attaque de l'église Mar Elias de Damas, en juin 2025, revendiqué par un groupe djihadiste lié à l'Etat Islamique21 ou bien les tensions communautaires encore présentes, ayant conduit à des milliers de morts22.
Courage donc. Merci d'avoir lu cette chronique, les références seront bien évidemment mentionnées en bas de l'article (le plagiat tout ça…)
Vos avis sont les bienvenus (ou pas).
C'était "Images en folie", une chronique écrite par Haron Moussaoui. On se dit à une prochaine fois !
Notes & références
- 01
- 02
- 03
- 04
- 05
- 06
-
07
À ne pas confondre avec les malékites musulmans ! ↩
- 08
- 09
- 10
- 11
-
12
Nahda : renaissance culturelle et religieuse, éveil politique dans le monde arabe au XIXe siècle – Les clés du Moyen-Orient Signifiant « renaissance » en arabe, ou « Liberal age » selon l'expression de l'historien Albert Hourani, la Nahda est un mouvement séculier ayant donné lieu à une profonde refonte de la pensée arabe au niveau artistique, culturel mais également religieux. ↩
-
13
Les Chrétiens du Moyen-Orient à l'heure de DAECH – Cairn.info « Le bon vouloir manifesté à l'égard des Chrétiens par le régime de Hafez el Assad et celui de Saddam Hussein étaient synonymes de sujétion. » ↩
- 14
- 15
- 16
- 17
- 18
- 19
-
20
Syrie, Déclaration constitutionnelle, 2025 – Digithèque MJP Article 3 de la déclaration constitutionnelle provisoire de la République arabe syrienne : « […] La liberté de croyance est protégée. L'État respecte toutes les religions divines et garantit la liberté d'accomplir tous leurs rituels, à condition que cela ne perturbe pas l'ordre public. Le statut personnel des sectes religieuses est protégé et respecté conformément à la loi. » ↩
- 21
- 22