Protectrices ou propagatrices ? Une histoire faite à la fois de soins, de quarantaines, de pèlerinages et de violences.
Depuis l’Antiquité, les grandes épidémies ont toujours croisé le chemin des religions.
Parfois alliées contre la maladie, parfois facteurs aggravants malgré elles, les institutions religieuses ont joué un rôle profondément ambivalent que l’histoire documente avec précision.
Pendant une grande partie du Moyen Âge occidental (principalement entre le VIe et le XIIIe siècle) le soin des malades repose largement sur les institutions religieuses chrétiennes. Après la chute de l’Empire romain d’Occident en 476, les structures médicales urbaines antiques déclinent fortement en Europe. Les monastères deviennent alors des lieux essentiels d’assistance, d’accueil et de soin. La règle de saint Benoît, rédigée vers 530, impose explicitement aux communautés monastiques de prendre en charge les malades et les infirmes. À partir de l’époque carolingienne puis durant tout le Moyen Âge central, les abbayes bénédictines, les hospices religieux et plus tard les ordres hospitaliers (comme les Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem au XIe siècle) jouent un rôle majeur dans l’organisation des soins, de l’assistance aux pauvres et de l’accueil des pèlerins malades dans une Europe où les structures médicales publiques restent très limitées.
Saint Benoît de Nursie (vers 480 – vers 547) est un moine chrétien italien considéré comme le père du monachisme occidental. Né quelques années après la chute de l’Empire romain d’Occident, il fonde plusieurs communautés monastiques, dont l’abbaye du Mont-Cassin en Italie. Vers 530, il rédige la célèbre Règle de saint Benoît, un texte destiné à organiser la vie quotidienne des moines : prière, travail, discipline, accueil des voyageurs et soin des malades. Cette règle devient progressivement la référence majeure du monachisme en Europe occidentale pendant tout le Moyen Âge. À travers les monastères bénédictins, cette vision contribue durablement au développement des hospices, infirmeries et premiers réseaux de soin dans l’Europe médiévale.
« Avant toute chose et par-dessus tout, on doit prendre soin des malades. »
Les monastères bénédictins développent ainsi des infirmeries, des jardins de plantes médicinales et participent à la conservation des savoirs antiques en recopiant les textes médicaux de Galien ou d’Hippocrate.
Lors de la Peste noire entre 1347 et 1353, qui tue entre un tiers et la moitié de la population européenne selon les historiens, de nombreux religieux restent auprès des mourants alors que beaucoup fuient les villes contaminées.
Les religieuses de l’Hôtel-Dieu de Paris continuent notamment de soigner les pestiférés malgré une mortalité extrêmement élevée dans leurs propres rangs.
Le mot « quarantaine » vient du vénitien quarantina, qui désigne les quarante jours d’isolement imposés aux navires suspects dans le port de Raguse dès 1377. Cette mesure constitue l’une des premières politiques de santé publique organisées en Europe.
Mais le chiffre quarante possède aussi une forte dimension religieuse : il renvoie aux quarante jours de jeûne du Christ dans le désert ainsi qu’aux quarante années d’errance du peuple hébreu dans la Bible.
Plusieurs confréries religieuses et ordres hospitaliers participent à l’organisation des lazarets à partir de la fin du Moyen Âge et surtout durant les grandes épidémies de peste entre le XIVe et le XVIIe siècle. En Italie, à Venise ou à Gênes, des confréries catholiques prennent en charge l’assistance spirituelle et matérielle des personnes placées en quarantaine. Des ordres religieux spécialisés dans les soins, comme les Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem (futurs chevaliers de Malte) ou les Frères de Saint-Lazare, jouent également un rôle important dans l’accueil des malades et des exclus sanitaires. Le terme même de « lazaret » vient d’ailleurs de saint Lazare, figure biblique associée à la maladie et aux lépreux. Ces établissements d’isolement, installés hors des villes portuaires ou des grands centres urbains, servent à limiter la propagation des maladies contagieuses tout en assurant nourriture, soins de base, rites religieux et accompagnement des mourants.
L’histoire montre cependant que les religions ont aussi parfois contribué à la diffusion des épidémies. Les grands rassemblements religieux, en particulier les pèlerinages, ont pu devenir des vecteurs majeurs de contagion.
Le pèlerinage de La Mecque est notamment associé à plusieurs vagues de choléra au XIXe siècle. L’épidémie de 1865 tue environ 15 000 pèlerins avant de se propager jusqu’en Europe et en Amérique.
Dès 1866, la première conférence sanitaire internationale, réunie à Constantinople après plusieurs grandes vagues de choléra, analyse explicitement les risques liés aux traversées maritimes et aux grands rassemblements religieux, en particulier le pèlerinage de La Mecque. Depuis le début du XIXe siècle, les autorités européennes observent que les routes commerciales et les flux de pèlerins contribuent fortement à la diffusion du choléra depuis l’Asie vers le Moyen-Orient, l’Afrique du Nord puis l’Europe. L’épidémie de 1865 marque un tournant : partie du Hedjaz pendant le Hajj, elle provoque la mort de milliers de pèlerins avant de se propager par bateau vers les ports méditerranéens européens. Les médecins et diplomates réunis lors de cette conférence cherchent alors à coordonner des mesures sanitaires internationales inédites : contrôles dans les ports, quarantaines maritimes, surveillance des navires transportant des pèlerins et amélioration des conditions d’hygiène à bord. Cette conférence constitue l’une des premières tentatives modernes de coopération sanitaire mondiale face aux risques liés à la mondialisation des déplacements religieux et commerciaux.
En Europe également, certaines processions religieuses organisées pendant les épidémies sont identifiées par plusieurs chroniqueurs et médecins comme des facteurs aggravants de propagation. Face aux grandes pestes médiévales et modernes, les autorités religieuses organisent souvent des marches pénitentielles collectives destinées à implorer la miséricorde divine, dans une époque où les épidémies sont fréquemment interprétées comme des châtiments envoyés par Dieu. Des milliers de personnes se rassemblent alors dans les rues, prient, chantent et suivent des reliques sacrées dans des villes déjà fortement contaminées.
Or, même si les contemporains ignorent encore l’existence des bactéries et des mécanismes de transmission des maladies infectieuses, ces rassemblements favorisent mécaniquement les contacts humains et donc la circulation des agents pathogènes. Lors de la peste de Milan en 1576-1577, plusieurs chroniqueurs rapportent ainsi que certaines processions de Corpus Christi auraient accéléré la diffusion de la maladie malgré les intentions spirituelles et caritatives des autorités religieuses.
Ce phénomène se retrouve également pendant d’autres crises sanitaires européennes. Lors de certaines flambées de peste ou de choléra, les autorités civiles cherchent parfois à limiter les rassemblements religieux, provoquant des tensions avec une partie de la population qui considère au contraire les processions et les prières publiques comme indispensables pour obtenir la protection divine.
Cette tension révèle un basculement historique important : à mesure que progresse la médecine moderne entre le XVIIe et le XIXe siècle, les réponses purement religieuses aux épidémies entrent progressivement en concurrence avec les approches sanitaires fondées sur l’isolement, l’hygiène et le contrôle des foules.
À Milan, lors de la peste de 1576-1577, plusieurs processions de Corpus Christi sont ainsi accusées d’avoir favorisé la circulation de la maladie malgré l’engagement caritatif remarquable de l’archevêque Carlo Borromée.
Plusieurs figures religieuses ont laissé une trace importante dans l’histoire des crises sanitaires.
Saint Roch devient ainsi dans toute l’Europe catholique le saint protecteur invoqué contre la peste après avoir soigné des pestiférés en Italie du Nord au XIVe siècle.
Frédéric Borromée, archevêque de Milan pendant la grande peste de 1630, organise quant à lui la distribution de secours et refuse l’abandon des malades.
Dans le monde musulman, un hadith attribué au prophète Muhammmad est souvent cité par les historiens de la médecine islamique :
« Si vous entendez parler d’une épidémie dans une région, n’y entrez pas ; et si elle survient dans une région où vous êtes, ne la quittez pas. »
Ce texte, rapporté par Boukhari dans son Sahih n°5730 et Mouslim dans son Sahih n°2219 est souvent présenté comme l’une des formulations anciennes du principe de quarantaine.
Les grandes crises sanitaires ont aussi provoqué des violences contre des minorités religieuses.
Pendant la Peste noire, des communautés juives sont massacrées dans plusieurs villes d’Europe rhénane et alsacienne, accusées d’avoir empoisonné les puits. Le pape Clément VI condamne pourtant ces accusations dès 1348 dans plusieurs bulles pontificales, rappelant que les juifs mouraient eux aussi de la peste.
Malgré cela, les persécutions se poursuivent dans plusieurs régions, souvent encouragées par des mouvements populaires de flagellants que la papauté condamnera également.
L’histoire ne permet pas de réduire la relation entre religion et épidémie à une formule simple.
Les mêmes institutions qui ont fondé les premiers systèmes de soin ont parfois organisé des rassemblements propices à la contagion. Les mêmes croyances qui ont produit des figures de dévouement exceptionnel ont aussi alimenté des violences contre des boucs émissaires.
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Barbara Moullan
Directrice de publication · ILETAIT1FOI
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