Chaque année à Halloween, séances de spiritisme, planches Ouija et chasseurs de fantômes reviennent sur le devant de la scène. Une question ancienne refait surface : les morts peuvent-ils entendre les vivants, et leur répondre ?
Juifs, chrétiens et musulmans se posent cette question depuis des siècles. Leurs réponses se ressemblent beaucoup, avec des nuances importantes : toutes condamnent la nécromancie, mais aucune ne considère que les morts sont réduits au néant.
Ne pas interroger les morts
C'est dans la Torah que l'interdit apparaît pour la première fois, au milieu d'une liste de pratiques divinatoires condamnées.
Le verset sera commenté par le Talmud et par Maïmonide, cité par le Catéchisme de l'Église catholique, et rejoint ce que l'islam dit des devins et du barzakh.
Deutéronome 18, 10-11
« Qu'on ne trouve chez toi personne […] qui interroge les morts »
Même interdit dans le Lévitique (19, 31 ; 20, 27).
Commandement négatif n° 38 dans le décompte de Maïmonide.
Un interdit clair, des débats ouverts
La Torah interdit explicitement la nécromancie. Le Deutéronome range parmi les pratiques proscrites celui qui consulte les esprits et celui qui « interroge les morts » (doresh el hametim)[1]. Le Lévitique prononce le même interdit[2].
« Il ne se trouvera chez toi personne […] qui consulte les évocateurs et les devins et qui interroge les morts. »
La Bible annotée (Neuchâtel)[1]
La Bible raconte pourtant une séance de spiritisme : celle du roi Saül. Avant une bataille décisive, il consulte en secret une nécromancienne à Endor. Celle-ci fait apparaître le prophète Samuel, qui annonce à Saül sa mort prochaine[3]. Le livre des Chroniques dira plus tard que Saül est mort notamment pour avoir consulté ceux qui évoquent les morts[4]. Le récit sert donc d'avertissement plus que de mode d'emploi.
Le Talmud précise ce que vise l'interdit. Le texte biblique désigne celui qui jeûne et dort au cimetière pour qu'un esprit impur repose sur lui (Sanhédrin 65b). Maïmonide y ajoute une variante : jeûner et passer la nuit au cimetière pour qu'un mort lui apparaisse en rêve et réponde à ses questions[5][6].
Les morts ont-ils pour autant perdu toute conscience ? Sur ce point, la tradition juive débat. Le Talmud de Babylone (Berakhot 18) discute ouvertement si les morts ont une conscience, voire une capacité d'agir[7]. Il raconte par exemple l'histoire d'un homme pieux qui, une nuit au cimetière, surprend deux esprits qui parlent du temps qu'il fera l'année suivante, et s'en sert pour décider quand semer. Les rabbins mobilisent ces récits pour argumenter, sans trancher définitivement[8].
Reste la pratique, très répandue, de prier sur la tombe des justes. Les décisionnaires la distinguent de la nécromancie. Selon le Bach, un commentateur du XVIIe siècle, prier les morts tombe sous l'interdit d'« interroger les morts » ; en revanche, prier Dieu au cimetière, par le mérite des justes qui y reposent, est permis[9]. La tradition donne l'exemple de Caleb, qui alla prier sur la tombe des patriarches à Hébron (Sotah 34b)[10].
Ce qui est interdit,
ce qui est permis
La tradition juive trace la frontière entre chercher une réponse des morts et prier Dieu auprès d'eux.
Interroger les morts
Jeûner et dormir au cimetière, invoquer un esprit, attendre d'un défunt qu'il réponde : c'est le doresh el hametim condamné par la Torah.
Prier sur la tombe des justes
Se recueillir au cimetière et s'adresser à Dieu, par le mérite des défunts, comme Caleb à Hébron.
La communion des saints, mais pas le spiritisme
Pour l'Église catholique, la position est nette. Le Catéchisme range l'« évocation des morts » parmi les formes de divination à rejeter[11].
Toutes les formes de divination sont à rejeter : recours à Satan ou aux démons, évocation des morts…
Catéchisme de l'Église catholique · § 2116[11]
Ce n'est pas nouveau. Dès 1864, face à l'essor du spiritisme, la Congrégation de l'Index interdit en bloc tous les ouvrages et brochures spirites[12]. En 1917, un décret du Saint-Office du 24 avril interdit toute participation à des séances ou manifestations spirites, même comme simple spectateur[13].
Les Évangiles vont dans le même sens. Dans la parabole du riche et de Lazare, le riche, une fois mort, supplie Abraham d'envoyer Lazare avertir ses frères encore en vie. Abraham refuse : un grand abîme sépare les deux mondes[14].
« S'ils n'écoutent pas Moïse et les prophètes, ils ne se laisseront pas persuader quand même quelqu'un des morts ressusciterait. »
Évangile selon saint Luc 16, 31 · trad. Louis Segond[14]
Pourtant, les catholiques et les orthodoxes s'adressent tous les jours à des défunts : les saints. Où est la différence ? L'Église distingue évoquer un mort et invoquer un saint. Celui qui prie un saint ou une âme du purgatoire leur demande d'intercéder auprès de Dieu : il n'attend pas la réponse des morts, mais celle de Dieu[15]. C'est le sens de la « communion des saints » : vivants et morts restent liés, mais toujours par Dieu.
La théologie classique n'exclut pas qu'un défunt apparaisse. Thomas d'Aquin admet que cela puisse arriver, mais uniquement par permission divine[16]. L'initiative vient alors de Dieu, jamais du vivant.
Les protestants sont encore plus stricts. Ils rejettent le purgatoire et la prière aux saints, si bien que toute communication avec les défunts leur paraît étrangère à la foi.
Le barzakh, une barrière entre deux mondes
Le Coran décrit le sort des morts par un mot : le barzakh. La sourate 23 évoque un mourant qui supplie de revenir sur terre pour réparer ses fautes. La réponse est négative[17]. Le mot barzakh désigne ce qui sépare deux états, et donc aussi la période entre la mort et le Jugement dernier. Les morts ne peuvent donc pas revenir.
« Derrière eux, cependant, il y a une barrière, jusqu'au jour où ils seront ressuscités. »
Sourate Al-Mu'minun (Les Croyants) · traduction française, Quran.com[17]
Les morts entendent-ils les vivants ? Un célèbre hadith alimente le débat. Après la bataille de Badr, le Prophète interpelle les ennemis tués et jetés dans un puits. Ses compagnons s'étonnent qu'il parle à des morts. Il leur répond : « Vous n'entendez pas mieux qu'eux ce que je dis »[18]. Aïcha, son épouse, contestait cette version. Selon elle, le Prophète avait seulement dit que les morts savaient désormais que son message était vrai. Elle récitait ensuite le verset : « Tu ne peux faire entendre les morts… » (30, 52)[19].
La tradition maintient tout de même un lien. Au cimetière, le musulman salue les défunts par la formule « Que la paix soit sur vous, habitants de ces demeures, croyants et musulmans », et demande à Dieu le salut pour eux comme pour lui[20].
Quant aux fantômes, la réponse est souvent sans appel. Interrogée sur le sujet, Dar al-Ifta, la grande institution des fatwas égyptienne, affirme que les fantômes sont un produit de l'imagination humaine et n'existent tout simplement pas[21]. Les phénomènes dits paranormaux sont plutôt attribués aux djinns, des créatures invisibles mentionnées dans le Coran. Il n'existe pas en islam d'« âmes perdues » qui erreraient sur terre[22]. Enfin, consulter un devin est proscrit par un hadith rapporté par Muslim : la prière de celui qui le fait n'est pas acceptée pendant quarante nuits[23].
Ce que dit l'islam sur les morts
Entre le Coran, les hadiths et les fatwas contemporaines, quatre repères se dégagent.
Après la mort, le barzakh sépare les défunts du monde des vivants jusqu'à la résurrection.
Les savants débattent de ce que les morts entendent, à partir du hadith du puits de Badr et de l'objection d'Aïcha.
On salue les habitants des tombes et on prie pour eux, sans rien leur demander.
Les « fantômes » n'existent pas : le paranormal est attribué aux djinns, et consulter un devin est interdit.
Les morts ne reviennent pas : entre eux et nous, il y a une barrière.
Ce qui rapproche les trois traditions
Malgré leurs différences, les trois religions s'accordent sur quatre points.
Quatre points
communs
Judaïsme, christianisme et islam tracent la même frontière entre les vivants et les morts.
« C'est à Dieu, et non au vivant, de décider si les morts répondent. »
Pour ces trois religions, parler aux morts n'est donc pas impossible. On peut leur adresser un salut, prier pour eux, se recueillir sur leur tombe. Mais chercher à obtenir d'eux une réponse, par un médium, un rituel ou une planche Ouija, franchit une limite que juifs, chrétiens et musulmans placent au même endroit.
Parler aux morts : ce que disent les religions
Les réponses aux principales questions sur le spiritisme, la prière pour les défunts et les fantômes.
La Bible interdit-elle de parler aux morts ?
Oui. Le Deutéronome (18, 10-11) et le Lévitique (19, 31 ; 20, 27) interdisent de consulter les esprits et d'« interroger les morts ». Le récit de Saül chez la nécromancienne d'Endor (1 Samuel 28) illustre cet interdit plutôt qu'il ne l'assouplit.
Prier un saint, est-ce invoquer un mort ?
Pas pour l'Église catholique. Celui qui prie un saint lui demande d'intercéder auprès de Dieu : il attend la réponse de Dieu, pas celle du défunt. L'évocation des morts, elle, reste rangée parmi les formes de divination à rejeter (Catéchisme, § 2116).
Un juif peut-il prier sur la tombe d'un proche ?
Oui. La prière au cimetière et sur la tombe des justes est une pratique ancienne et répandue. Les décisionnaires précisent qu'on s'adresse à Dieu, par le mérite du défunt, et non au mort lui-même.
Les musulmans croient-ils aux fantômes ?
En règle générale, non. Le Coran décrit le barzakh, une barrière qui empêche les morts de revenir. Dar al-Ifta affirme que les fantômes n'existent pas ; les phénomènes paranormaux sont plutôt attribués aux djinns.
Les trois religions jugent-elles la planche Ouija de la même façon ?
Oui, elles la rejettent toutes. Pour les trois traditions, chercher une réponse des morts par un objet, un médium ou un rituel relève de la divination ou de la nécromancie, et non de la prière.
Sources et références
Les numéros entre crochets dans le texte renvoient aux références ci-dessous.
- 1 Deutéronome 18, 9-14.
- 2 Lévitique 19, 31 et 20, 27.
- 3 1 Samuel 28, 3-25
- 4 1 Chroniques 10, 13-14
- 5 Maïmonide, Sefer HaMitsvot, commandement négatif n° 38.
- 6 « Doresh El Hameisim: The prohibition against Necromancy & Seance, and the allowance to visit graves » (Sanhédrin 65b ; Maïmonide ; Choulhan Aroukh, YD 179). Shulchanaruchharav.com. shulchanaruchharav.com ↗
- 7 Boyarin, Jonathan (2024). « What Do the Dead Know? » (Berakhot 18). Torah from JTS, Jewish Theological Seminary, 3 mai 2024. jtsa.edu ↗
- 8 « The Social Lives of the Dead: Postmortal Sentience and Sociality in b. Berakhot 18b ».
- 9 « Praying by a cemetery » (le Bach, Yoré Déa 217 ; Sotah 34b).
- 10 « Praying At Holy Gravesites » (Caleb à Hébron, Sotah 34b).
- 11 Catéchisme de l'Église catholique, § 2115-2117 (« Divination et magie »). Libreria Editrice Vaticana, texte en ligne du Saint-Siège. vatican.va ↗
- 12 Wallot, Jean-Pierre (1965). Compte rendu de R. Sylvain, « Quand les tables dansaient et parlaient : les débuts du spiritisme au dix-neuvième siècle ». Revue d'histoire de l'Amérique française, 19(1). erudit.org ↗
- 13 « The Key to the Lunatic Asylum » (décret du Saint-Office du 24 avril 1917). New Zealand Tablet, 23 septembre 1920, p. 16. Papers Past. paperspast.natlib.govt.nz ↗
- 14 Évangile selon saint Luc 16, 19-31
- 15 Afif, Morgane (2024). « Demander l'intercession des saints, est-ce invoquer les morts ? ». Aleteia, 29 février 2024. fr.aleteia.org ↗
- 16 Thomas d'Aquin, Somme théologique, Supplément, q. 69, a. 3. Trad. anglaise des Dominicains, CCEL. ccel.org ↗
- 17 Coran 23, 99-100 (sourate Al-Mu'minun)
- 18 Sahih al-Bukhari 3976 et 4026 (le puits de Badr).
- 19 Sahih al-Bukhari 3980-3981 (objection d'Aïcha ; Coran 30, 52)
- 20 Sahih Muslim 975 (salutation aux habitants des tombes).
- 21 Dar al-Ifta al-Misriyya. « Existence of ghosts and evil spirits », fatwa n° 8015. dar-alifta.org ↗
- 22 Sedick, Irshaad. « What Should Muslims Believe About Ghosts? ».
- 23 Sahih Muslim 2230 (interdiction de consulter un devin).
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