Pourquoi Jean-Paul II et le pape François ont-ils leur statue à Grévin alors qu'aucun imam, rabbin ou pasteur n'y figure ? Une question qui en dit long sur la mémoire collective française.
Depuis 2001, les nouvelles entrées au musée Grévin sont décidées par une instance spécialement créée pour l'occasion : l'Académie Grévin. Cette commission rassemble une dizaine de personnalités issues du monde des médias, chargées d'élire chaque année plusieurs nouvelles figures appelées à rejoindre les galeries du musée.
Journalistes, animateurs, producteurs ou chroniqueurs composent ce jury. À sa tête depuis 2014 figure Stéphane Bern, dont l'intérêt pour le patrimoine, l'histoire et les monarchies européennes est bien connu.
Ce fonctionnement prolonge en réalité l'intuition originelle d'Arthur Meyer, fondateur du musée en 1882. À l'époque, Grévin devait permettre aux lecteurs de la presse de découvrir le visage des personnalités qui faisaient l'actualité. Dès l'origine, le musée est donc un outil de médiatisation autant qu'un lieu de mémoire.
« La mémoire que construit Grévin est d'abord une mémoire validée par les médias. »
L'immortalité en cire n'est d'ailleurs jamais définitive. Des statues peuvent être retirées lorsque leur notoriété décline. Même la célébrité possède une date de péremption.
Jean-Paul II y possède sa statue. Le pape François également. Gandhi figure parmi les personnalités les plus emblématiques du musée. Pourtant, leur présence suscite rarement des interrogations.
Le site du musée classe lui-même certaines de ces figures parmi les « hommes de foi ». Mais un détail mérite l'attention : ces personnalités sont aussi, et parfois surtout, des acteurs politiques ou historiques majeurs.
Jean-Paul II est autant le chef spirituel de l'Église catholique qu'une figure géopolitique ayant marqué la fin du XXe siècle. Gandhi demeure à la fois un penseur religieux et un leader de l'indépendance indienne.
Les personnalités religieuses retenues sont presque toujours celles dont l'influence a dépassé le seul cadre spirituel pour rejoindre l'histoire mondiale ou la culture médiatique.
Dans un pays où la laïcité occupe une place centrale dans le débat public, la présence du pape dans un musée pourrait sembler paradoxale. Pourtant, aucune difficulté juridique n'existe.
La raison est simple : le musée Grévin n'est pas une institution publique. C'est une entreprise privée qui n'est soumise à aucune obligation de neutralité religieuse comparable à celle qui s'impose à l'État.
L'Académie Grévin peut donc choisir librement les personnalités qu'elle souhaite mettre à l'honneur, y compris des responsables religieux.
« La neutralité laïque s'impose à l'État. Elle ne s'impose pas à la culture populaire. »
La véritable question n'est peut-être pas juridique mais symbolique. Que se passe-t-il lorsqu'une figure religieuse entre dans un musée de cire aux côtés de chanteurs, de sportifs ou d'acteurs ?
D'une certaine manière, elle change de statut. Le guide spirituel devient une personnalité publique. Le religieux entre dans le même espace de représentation que les vedettes de la culture populaire.
Mettre le pape entre Lady Gaga et Zinédine Zidane ne constitue pas un sacrilège. Mais cela transforme inévitablement le regard porté sur lui.
Ce que révèle finalement le musée Grévin, c'est que la mémoire collective n'est jamais neutre. Elle résulte toujours d'une sélection opérée par une époque, un groupe social ou une institution.
L'absence de diversité religieuse parmi les figures spirituelles représentées dit quelque chose des hiérarchies symboliques qui structurent encore l'imaginaire français.
« La cire ne ment pas : elle fige simplement ce qu'une société choisit de retenir. »
Le musée immortalise un sacré compatible avec la célébrité, lisible par les médias et intégré à la culture populaire. Ce n'est peut-être pas la laïcité qui gouverne cet espace. C'est le spectacle.
Qui mérite d'être en cire ? La question paraît légère. Elle engage pourtant une réflexion profonde sur la manière dont une société construit sa mémoire.
À Grévin, les figures religieuses ne sont pas honorées pour leur seule spiritualité. Elles le sont parce qu'elles ont franchi la frontière qui sépare le sacré de la célébrité.
La statue de cire n'est jamais un simple hommage. Elle est un choix culturel. Et comme tout choix culturel, elle révèle autant ceux qui regardent que ceux qu'elle représente.