Une créature venue du paradis ?
Ce que disent réellement les sources juives et musulmanes.
Le récit du sacrifice d’Abraham ( ou plus exactement de sa non-réalisation ) est l’un des épisodes les plus commentés des traditions juive, chrétienne et musulmane.
Dans la Bible hébraïque, il porte le nom d’Aqedah, la « ligature » d’Isaac. Dans l’islam, il est au cœur de la fête de l’Aïd al-Adha.
Mais au-delà des textes canoniques, une tradition exégétique ancienne attribue au bélier sacrifié une origine extraordinaire : il aurait été créé avant même le commencement du monde, et certains récits l’identifient au sacrifice offert autrefois par Abel, fils d’Adam.
« Le bélier d’Abraham aurait été préparé depuis l’aube du monde. »
Le récit biblique se trouve dans la Genèse, chapitre 22.
Alors qu’Abraham s’apprête à sacrifier son fils, le texte indique simplement qu’il aperçoit « un bélier retenu par les cornes dans un buisson » (Gn 22,13).
Le texte hébreu reste extrêmement sobre. Il ne précise ni l’origine de l’animal, ni son histoire, ni une éventuelle création miraculeuse. C’est la littérature rabbinique qui développera ensuite ces détails.
La source rabbinique la plus importante se trouve dans le traité Pirkei Avot 5,6.
Le texte énumère dix choses créées « à la veille du Shabbat, au crépuscule », c’est-à-dire dans un moment intermédiaire entre le monde naturel et le miracle.
Parmi ces dix choses figure explicitement « le bélier d’Abraham notre père ».
Dans cette lecture, le bélier n’est donc pas un animal ordinaire apparu par hasard. Il est pensé comme une créature préparée dès la création du monde pour le moment du sacrifice.
Cette tradition est développée dans le Bereshit Rabbah, grand commentaire midrashique sur la Genèse, notamment dans les chapitres 22 et 56.
Certains commentateurs établiront ensuite un parallèle entre le sacrifice agréé d’Abel et le bélier substitutif d’Abraham.
Toutefois, il faut être précis : aucun passage canonique du Bereshit Rabbah n’affirme explicitement que le bélier d’Abraham est celui d’Abel.
Dans le Coran, le récit apparaît dans la sourate 37 (Al-Saffat), versets 99 à 111.
Le verset central est le 107 :
« Nous le rachetâmes par un immense sacrifice. »
Le texte coranique ne précise pas qu’il s’agit d’un bélier venu du paradis. Il ne mentionne pas non plus Abel.
Ces détails apparaîtront plus tard dans les commentaires exégétiques musulmans.
Le Tafsīr al-Ṭabarī, commentaire majeur du Coran rédigé au Xe siècle, rapporte plusieurs traditions anciennes selon lesquelles le bélier provenait du paradis et aurait déjà été offert par le fils d’Adam.
Al-Tabari rapporte notamment :
« C’était le bélier que le fils d’Adam avait offert. »
Le Tafsīr Ibn Kathīr reprend ensuite cette tradition et décrit un bélier blanc ayant pâturé dans les jardins du paradis pendant quarante ans avant d’être envoyé à Abraham.
Ces récits appartiennent aux Isrā'īliyyāt, c’est-à-dire des traditions issues du judaïsme ou de milieux judéo-chrétiens intégrées dans certains commentaires musulmans anciens.
L’idée du bélier créé avant le monde ne vient ni directement de la Bible ni du Coran.
Elle appartient à la tradition interprétative développée dans les midrashim juifs et les tafsirs musulmans.
Le lien avec Abel existe bien dans certaines exégèses anciennes, mais il ne relève pas des textes canoniques eux-mêmes.
Cette distinction entre texte révélé et littérature exégétique est essentielle pour comprendre la richesse des traditions religieuses sans confondre commentaire et révélation.