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L'histoire oubliée des esclaves musulmans dans les colonies françaises
Mémoire • Fait religieux • Histoire coloniale
Le 10 mai, la France commémore les mémoires de l’esclavage et de ses abolitions. Pourtant, un pan entier de cette histoire reste largement méconnu : parmi les millions d’Africains déportés vers les colonies françaises, certains étaient musulmans.
Originaires du Sénégal, du Mali actuel, de Guinée, ces hommes et ces femmes parlaient peul, wolof, arabe ou mandingue. Certains connaissaient le Coran, priaient quotidiennement et appartenaient à des traditions islamiques déjà anciennes en Afrique de l’Ouest.
Pour comprendre cette histoire, il faut rappeler une réalité souvent absente des récits scolaires : l’islam est implanté en Afrique de l’Ouest depuis des siècles avant l’arrivée des Européens.
Dès le VIIIe siècle, les routes commerciales transsahariennes participent à la diffusion de l’islam dans les grands royaumes ouest-africains. Plus tard, l’empire du Mali fait de Tombouctou un centre intellectuel majeur du monde musulman. Des milliers de manuscrits y circulent, des savants y enseignent le droit, la théologie ou encore l’astronomie.
Lorsque la traite transatlantique s’intensifie aux XVIIe et XVIIIe siècles, certaines régions africaines sont islamisées depuis longtemps. Les populations déportées vers les colonies françaises comprennent ainsi des croyants musulmans, parfois lettrés en arabe, issus de familles religieuses ou d’écoles coraniques.
Les historiens estiment qu’une partie significative des Africains déportés vers les Amériques étaient musulmans. Parmi eux se trouvent des Peuls, des Wolofs, des Mandingues ou encore des Haoussas.
Certains savent écrire l’arabe. D’autres connaissent des sourates par cœur. Quelques-uns ont même reçu une formation religieuse avancée avant leur capture.
Le témoignage d’Omar ibn Said, érudit musulman originaire du Sénégal et réduit en esclavage aux États-Unis au XIXe siècle, constitue l’un des récits les plus bouleversants de cette mémoire. Depuis sa captivité, il rédige en arabe une autobiographie dans laquelle il évoque sa foi, son éducation et sa déportation.
À retenir
L’image de l’esclave réduit à une identité uniforme ne correspond pas à la réalité historique. Parmi les personnes déportées se trouvaient aussi des théologiens, des lettrés et des croyants musulmans.
Dans les colonies françaises, le Code Noir impose le baptême catholique des esclaves et interdit officiellement les autres pratiques religieuses.
L’objectif du système colonial ne consiste pas seulement à exploiter une main-d’œuvre, il vise également à transformer les identités : imposer une nouvelle langue, un nouveau prénom, une nouvelle religion.
Pourtant, malgré cette violence symbolique, des traces subsistent.
Des manuscrits en arabe sont retrouvés aux Antilles et en Guyane, et certains esclaves continuent discrètement à prier ou à jeûner. Des mots, des pratiques et des prénoms traversent les générations comme des formes de résistance silencieuse à l’effacement.
Les chercheurs observent également des influences islamiques dans certaines traditions religieuses afro-caribéennes, même lorsque celles-ci se sont transformées au fil des siècles.
Car en effet, l’histoire religieuse de l’esclavage colonial est profondément complexe.
D’un côté, des institutions chrétiennes participent à la justification du système esclavagiste. Le baptême forcé et la conversion imposée deviennent des instruments de domination coloniale.
De l’autre, certains religieux chrétiens dénoncent l’esclavage au nom même de l’Évangile. Des figures abolitionnistes s’opposent progressivement à cette logique.
Cette tension rappelle que les traditions religieuses ne sont jamais monolithiques : elles peuvent être mobilisées aussi bien pour justifier un pouvoir que pour le contester.
Conclusion
Parler des esclaves musulmans dans l’histoire de France permet de redonner toute sa complexité au passé.
Cette mémoire rappelle que l’islam ne fait pas uniquement partie de l’histoire contemporaine française, et que des croyants musulmans ont vécu, souffert, résisté et parfois prié en secret dans les colonies françaises bien avant les migrations du XXe siècle.
Derrière les chiffres de la traite se trouvent aussi des langues perdues, des manuscrits oubliés, des identités effacées et des traditions spirituelles fragmentées.
Pour le fait religieux et la théologie comparée, cette histoire pose une question essentielle : comment transmettre la mémoire des croyants dont l’histoire a été volontairement effacée ?