Guillermo del Toro relit le mythe de Mary Shelley comme une réflexion sur les limites de la création humaine.
Plus de deux siècles après sa publication, Frankenstein continue de fasciner parce qu’il dépasse largement le simple récit fantastique. Derrière la figure du monstre se cache une réflexion sur la création, la responsabilité morale et les limites du pouvoir humain.
Le mythe de Frankenstein repose sur une question profondément religieuse : jusqu’où l’être humain peut-il aller dans la création de la vie ?
En donnant naissance à une créature artificielle, Victor Frankenstein s’approprie un pouvoir traditionnellement attribué à Dieu. Mary Shelley place ainsi son personnage dans une position ambiguë : celle d’un savant fasciné par la connaissance, mais incapable d’assumer pleinement les conséquences de son acte.
Cette tension entre créateur et créature traverse de nombreuses traditions religieuses et philosophiques. Elle interroge les limites du progrès technique lorsque celui-ci n’est plus accompagné d’une réflexion éthique.
« Créer la vie sans responsabilité mène au chaos. »
Dans le roman original, la créature découvre le récit biblique de la Genèse et s’identifie immédiatement à Adam, premier homme façonné par Dieu.
Mais la comparaison devient rapidement douloureuse : là où Adam bénéficie de l’amour et de l’attention de son Créateur, la créature de Frankenstein ne rencontre que le rejet.
Mary Shelley transforme alors le récit fantastique en réflexion théologique. Le véritable drame n’est peut-être pas l’acte de création lui-même, mais l’abandon de la créature par celui qui lui a donné la vie.
Victor Frankenstein incarne une figure classique de la démesure humaine. Les Grecs parlaient d’hybris pour désigner cet orgueil qui pousse l’homme à dépasser les limites imposées à sa condition.
Mary Shelley renforce cette lecture en sous-titrant son roman Le Prométhée moderne. Comme Prométhée volant le feu aux dieux, Frankenstein cherche à s’emparer d’un savoir réservé au divin.
Le parallèle avec la Tour de Babel est également frappant : dans les deux récits, l’humanité tente de s’élever au-dessus de sa condition et se heurte aux conséquences de sa propre ambition.
Cette réflexion sur la création traverse aussi la tradition islamique. Le Coran évoque un miracle attribué à Jésus (ʿĪsā) : celui de façonner un oiseau d’argile puis de lui insuffler la vie « par la permission d’Allah ».
Cette précision est essentielle : la création n’est jamais totalement autonome. Elle demeure dépendante de la volonté divine et ne peut être pensée comme un pouvoir indépendant détenu par l’homme.
Deux siècles après Mary Shelley, la question posée par Frankenstein résonne avec une force nouvelle. Intelligence artificielle, génie génétique, clonage ou bio-ingénierie : les capacités techniques de l’humanité progressent beaucoup plus vite que les débats éthiques qui les accompagnent.
Le roman agit alors comme une mise en garde intemporelle : la capacité technique suffit-elle à légitimer un acte ?
Guillermo del Toro semble reprendre cette dimension tragique et philosophique dans son adaptation, fidèle à l’atmosphère sombre et profondément humaine imaginée par Mary Shelley.
Frankenstein ne raconte pas seulement l’histoire d’un monstre. Le roman explore surtout la faillite d’un créateur incapable d’assumer la responsabilité morale de son œuvre. Plus de deux siècles après sa publication, cette interrogation demeure d’une actualité saisissante.
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Barbara Moullan
Journaliste · Interreligieux
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