Le lundi 19 octobre 2026, au terme d'une audience de plus de huit heures devant la Haute Cour de Mombasa, la juge Diana Kavedza Mochache a déclaré Paul Nthenge Mackenzie et 28 coaccusés coupables du meurtre de 191 personnes : 190 enfants et un adulte. Toutes les victimes de ce volet du procès avaient moins de 16 ans.
La magistrate a rejeté l'argument de la défense selon lequel les enfants auraient jeûné volontairement jusqu'à la mort. Pour elle, à Shakahola, les parents qui devaient protéger leurs enfants sont devenus ceux qui les mettaient en danger. La peine doit être prononcée le 6 novembre 2026, et l'avocat de Paul Mackenzie a déjà annoncé son intention de faire appel.
Derrière ce verdict, une question demeure : comment un ancien chauffeur de taxi de Nairobi a-t-il pu convaincre des centaines de personnes que mourir de faim était le chemin le plus court vers Jésus ? Pour le comprendre, il faut revenir sur ce qu'était cette Église, et surtout sur ce qu'elle enseignait.
Massacre de Shakahola
Ce que la justice kényane a établi lors du verdict rendu à Mombasa le 19 octobre 2026.
Plus de 200 témoins ont été entendus sur les faits survenus entre 2021 et 2023 dans un ranch de 325 hectares, au cœur de la forêt de Shakahola, dans l'arrière-pays de Malindi.
République c. Mackenzie et autres
191 chefs de meurtre
Verdict : coupables, 19 octobre 2026
Peine attendue le 6 novembre 2026. La défense annonce un appel.
Coupables du meurtre de 191 personnes
Tout l'enjeu du procès était de démontrer que ces enfants n'étaient pas morts d'un choix personnel, mais bien victimes d'actes de meurtre rendus possibles par l'endoctrinement de leur chef spirituel. Le parquet a soutenu que Paul Mackenzie avait initié et dirigé la pratique des jeûnes extrêmes.
L'accusation a décrit une véritable « hiérarchie de la mort » : les enfants devaient mourir en premier, puis les adolescents, ensuite les femmes, et enfin les hommes. Selon les rapports d'autopsie présentés à l'audience, des enfants sont morts de faim, mais aussi d'asphyxie, de compressions au niveau du cou ou de blessures à la tête.
La défense, elle, a plaidé que le dossier reposait sur des preuves indirectes, des témoignages rapportés et des expertises médico-légales peu concluantes. Paul Mackenzie a toujours affirmé n'avoir forcé personne. Le tribunal ne l'a pas suivi.
Selon l'accusation, il existait une hiérarchie de la mort : les enfants d'abord, puis les adolescents, les femmes, et enfin les hommes.
Réquisitions du parquet · Haute Cour de Mombasa · 2026
Le dossier n'est pas clos pour autant. Paul Mackenzie fait face, dans des procédures distinctes, à des poursuites pour homicide involontaire, torture sur enfants et terrorisme. En janvier 2026, il a également été inculpé après la découverte de 52 corps dans le village de Kwa Binzaro, à une trentaine de kilomètres de Shakahola : le parquet l'accuse d'avoir orchestré ces décès depuis sa détention. Il plaide non coupable dans toutes ces affaires.
De la Bonne Nouvelle à la secte
En 2003, Paul Mackenzie fonde à Malindi, sur la côte kényane, la Good News International Church, l'« Église internationale de la Bonne Nouvelle ». Avant cela, il a été chauffeur de taxi à Nairobi. Il n'a suivi aucune formation théologique et affirme tenir son enseignement directement de Dieu.
Pendant seize ans, l'Église prospère. Elle ouvre des antennes à Nairobi et le long de la côte, attire des milliers de fidèles et se dote d'une chaîne de télévision, Times TV, qui diffuse les prêches du pasteur. Sur YouTube, des séries de vidéos intitulées End Time Kids mettent en scène de jeunes enfants qui délivrent des messages sur la fin du monde.
Au départ, rien ne distingue vraiment cette Église des nombreuses congrégations évangéliques indépendantes qui fleurissent au Kenya. Mais au fil des années, le discours se resserre autour d'un seul thème : l'imminence de la fin des temps.
« Une secte ne se définit pas par ce qu'elle croit, mais par ce qu'elle fait subir à ses membres : rupture avec la famille, emprise mentale, mise en danger du corps. »
Définition reprise des critères retenus en France par la Miviludes
Ce que prêchait Paul Mackenzie
Pour comprendre Shakahola, il faut comprendre la vision du monde que Paul Mackenzie a construite pas à pas. Selon les enquêteurs kényans, il s'est largement inspiré de la théologie de la « fin des temps » du prédicateur américain William Branham (1909-1965), figure du pentecôtisme dont le message du temps de la fin continue de circuler dans certaines Églises africaines.
Son enseignement repose sur une lecture littérale et angoissée du livre de l'Apocalypse. Le monde est sur le point de finir, la fin a même été annoncée pour 2023, et seuls les « wateule », les élus en swahili, seront sauvés. Tout ce qui relie le croyant au monde moderne devient alors suspect, voire satanique.
Les piliers d'un dogme mortel
Ce que les anciens fidèles, les témoins et les enquêteurs ont décrit au procès.
L'école est un péché. Le système scolaire « n'est pas reconnu par la Bible » et propagerait l'homosexualité. Les parents doivent retirer leurs enfants de l'école.
La médecine est satanique. Hôpitaux et médicaments sont présentés comme contraires à la doctrine. Une témoin a raconté au procès n'avoir pris aucun médicament depuis plus de dix ans.
La « marque de la Bête ». Le Huduma Namba, l'identifiant numérique lancé par l'État kényan en 2019, est assimilé au 666 de l'Apocalypse (13, 16-18).
Le complot du « Nouvel ordre mondial ». L'Église catholique, l'ONU et les États-Unis prépareraient un gouvernement mondial au service de l'Antéchrist.
Si le monde va finir, mourir de faim n'est plus un drame : c'est un raccourci pour « rencontrer Jésus ».
Le dernier glissement est le plus tragique. Le jeûne, pratique spirituelle présente dans toutes les grandes traditions religieuses, change totalement de sens : il ne sert plus à purifier ou à prier, mais à mourir le plus vite possible pour échapper au monde et rejoindre le ciel avant les autres. Les enquêteurs ont résumé la stratégie du pasteur ainsi : convaincre ses fidèles que la famine pouvait hâter leur départ de cette vie pour être auprès de Jésus.
Paul Mackenzie a même rejeté jusqu'aux produits de beauté, accusés de faire perdre aux fidèles leur « véritable identité ». Il fallait se couper de tout : de l'école, des soins, de l'État, de la famille restée « dans le monde ».
De Malindi à la forêt
En 2019, Paul Mackenzie annonce qu'une voix divine lui a fait savoir que son ministère était terminé. Il ferme son Église et sa chaîne de télévision, puis s'installe dans la forêt de Shakahola, dans l'arrière-pays de Malindi, sur un ranch d'environ 325 hectares. Il appelle ses fidèles à le suivre.
Beaucoup vendent leurs biens et quittent leur travail. Des parents disent à leurs proches qu'ils déménagent dans une autre région du pays, sans plus de précisions. Dans la forêt, la communauté est divisée en petits villages. Coupés du monde, les fidèles reçoivent l'ordre de jeûner pour se préparer à la fin.
C'est là, entre 2021 et 2023, que se déroulent les faits jugés. Les enfants sont les premiers à mourir. Les corps sont enterrés dans des fosses communes peu profondes, parfois plusieurs par tombe.
« J'estime que l'accusation a apporté la preuve de la culpabilité des 29 prévenus. »
Haute Cour de Mombasa · 19 octobre 2026 · cité par l'AFP
La mécanique d'une emprise
Le cas Shakahola présente, presque comme dans un manuel, tous les ingrédients d'une dérive sectaire. En France, les pouvoirs publics s'appuient sur une série de critères pour repérer ces situations : déstabilisation mentale, rupture avec l'environnement d'origine, atteintes à l'intégrité physique, embrigadement des enfants, discours antisocial, démêlés avec la justice. À Shakahola, presque tous sont réunis.
Croire
et obéir
L'emprise ne repose pas sur la seule force : elle combine une promesse de salut et un isolement progressif.
Un salut réservé aux élus
Les fidèles se pensent choisis. Mourir avant la fin, c'est être sûr d'être sauvé, et désobéir, c'est risquer la damnation.
Couper tous les liens
Sans école, sans hôpital, sans papiers d'identité et loin de leurs familles, les fidèles n'ont plus aucun point de comparaison ni aucun recours.
La force de l'emprise se mesure encore aujourd'hui. Certains anciens membres continuent de défendre leur « père spirituel » et répètent qu'il n'a forcé personne. Le frère de Paul Mackenzie, lui-même membre de l'Église, a affirmé que ses propres enfants allaient à l'école et à l'hôpital, ce qui souligne combien la doctrine imposée aux fidèles ne s'appliquait pas à tous de la même manière.
Des alertes restées sans suite
Le drame aurait-il pu être évité ? La question hante le Kenya. Paul Mackenzie était connu des autorités depuis longtemps. Dès 2017, la police avait fait une descente dans son Église de Malindi et secouru plus de 90 enfants. Il avait été poursuivi pour radicalisation et pour avoir refusé de scolariser des enfants, avant d'être acquitté en octobre 2021.
En 2019, il avait de nouveau été arrêté après la mort de deux enfants affamés à Shakahola, puis libéré sous caution. Une commission du Sénat kényan, dans un rapport rendu en octobre 2023, a détaillé tous ces signaux restés sans réponse.
Après la découverte des charniers, de nombreux Kényans ont réclamé un meilleur encadrement des organisations religieuses. Mais dans ce pays majoritairement chrétien, où les lieux de culte jouent un rôle important dans la vie politique, ces projets n'ont jamais abouti.
Les signaux
ignorés
Plusieurs alertes auraient pu interrompre la dérive bien avant 2023.
Plus de 400 morts
Paul Mackenzie a été arrêté en avril 2023, après qu'une organisation de défense des droits humains a alerté les autorités. Quelques fidèles ont alors pu être secourus, très affaiblis. Les fouilles ont mis au jour des centaines de tombes. Les morgues de la région ont été tellement débordées qu'il a fallu suspendre les exhumations.
En 2024, la Commission nationale kényane des droits de l'homme a établi le bilan à 429 morts. Certaines victimes n'ont toujours pas été identifiées. Avec les 52 corps découverts à Kwa Binzaro, l'affaire est l'une des pires tragédies liées à une dérive sectaire de l'histoire récente.
Sur les 191 victimes reconnues dans ce procès, 190 étaient des enfants. Aucun n'avait choisi de croire.
Verdict de la Haute Cour de Mombasa · 19 octobre 2026
Ce que Shakahola nous dit
Il serait trop facile de réduire Shakahola à un fait divers kényan ou à une « folie » isolée. L'affaire montre comment des éléments empruntés à une tradition religieuse, le jeûne, l'attente du retour du Christ, la méfiance envers le monde, peuvent être détournés jusqu'à devenir mortels lorsqu'ils sont mis au service d'un seul homme.
Elle rappelle aussi que ce n'est jamais la croyance en elle-même qui fait la secte, mais l'emprise : l'isolement, la peur, l'obéissance absolue et la mise en danger des plus vulnérables. Ici, les enfants.
« Ce n'est pas la foi qui a tué à Shakahola, c'est l'emprise d'un homme sur la foi des autres. »
Le 6 novembre 2026, la justice kényane fixera la peine. Pour les familles venues des villages de la côte, souvent présentes à l'audience, elle ne refermera pas toutes les fosses. Mais elle dira que la mort de 190 enfants n'était pas un acte de foi.
L'affaire Shakahola en questions
Les réponses aux principales questions sur Paul Mackenzie et l'Église internationale de la Bonne Nouvelle.
Qui est Paul Mackenzie ?
Paul Nthenge Mackenzie est un ancien chauffeur de taxi de Nairobi devenu pasteur autoproclamé. Il a fondé en 2003 la Good News International Church à Malindi, sur la côte du Kenya.
De quoi a-t-il été reconnu coupable ?
Le 19 octobre 2026, la Haute Cour de Mombasa l'a reconnu coupable, avec 28 coaccusés, du meurtre de 191 personnes, dont 190 enfants. La peine doit être prononcée le 6 novembre 2026.
Que prêchait son Église ?
Une doctrine apocalyptique : la fin du monde était imminente, l'école et la médecine étaient sataniques, l'identifiant national était la « marque de la Bête ». Le jeûne jusqu'à la mort était présenté comme le moyen de « rencontrer Jésus ».
D'où venait cette doctrine ?
Selon les enquêteurs, Paul Mackenzie s'est inspiré des enseignements sur la fin des temps du prédicateur pentecôtiste américain William Branham, qu'il a radicalisés.
Combien de personnes sont mortes à Shakahola ?
La Commission nationale kényane des droits de l'homme a établi un bilan de 429 morts en 2024. Il faut y ajouter 52 corps découverts dans le village voisin de Kwa Binzaro, pour lesquels Mackenzie est également poursuivi.
Pourquoi parle-t-on de secte ?
Parce que l'on retrouve les critères classiques de la dérive sectaire : rupture avec la famille et la société, emprise mentale, atteintes graves à l'intégrité physique et embrigadement des enfants.
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