Le 14 octobre 2026, l'hebdomadaire Marianne a publié une enquête de l'Ifop réalisée en exclusivité pour ses pages. Son constat est sombre : à quelques mois de l'élection présidentielle, les questions de visibilité religieuse et de discriminations placeraient la société française sous une tension rarement observée. Le magazine y voit les signes d'un « chaos annoncé ».
Ce type d'étude pèse lourd dans le débat public. Il est repris, commenté, contesté. Mais on sait souvent peu de choses de sa fabrication. Qui décide de lancer un sondage ? Le commanditaire choisit-il les personnes interrogées ? Comment sont-elles recrutées ? Et combien faut-il débourser ? Décryptage.
L'étude qui fait réagir
Pour Marianne, l'enquête s'inscrit dans une tendance de fond. Depuis les années 1980, les questions d'identité occupent une place croissante dans le débat français. L'islam, religion en progression et visible dans l'espace public, y tient un rôle central : certaines de ses pratiques, lorsqu'elles sont observées de manière stricte, suscitent des frictions avec une République laïque et sécularisée.
Ces enjeux ont fini par redessiner les clivages politiques. Le magazine rappelle que Marine Le Pen a bâti une large part de ses succès sur le refus de ce qu'elle appelle l'islamisation du pays, tandis que Jean-Luc Mélenchon, autrefois défenseur intransigeant de la laïcité, se présente désormais comme un rempart contre les discriminations visant les musulmans. Entre ces deux pôles, les autres forces politiques oscillent entre fermeté et conciliation.
Un sondage de ce type ne se contente donc pas de mesurer l'opinion : publié au bon moment, il nourrit le débat qu'il prétend décrire. D'où l'intérêt de comprendre comment il est fabriqué.
L'Institut français d'opinion publique
Fondé en 1938, l'Ifop est le plus ancien institut de sondage français.
Sondages politiques, baromètres, études marketing : il travaille pour des médias, des partis, des entreprises, des associations et des institutions publiques, en France et à l'étranger.
Ifop
Le doyen des instituts de sondage
Directeur général du groupe : Christophe Jourdain
63 millions d'euros de chiffre d'affaires en 2024. Implanté en Europe, aux États-Unis et en Chine.
L'Ifop, qui est-ce ?
L'Institut français d'opinion publique est né le 1er décembre 1938, à l'initiative du sociologue Jean Stoetzel. De retour des États-Unis, où il avait rencontré George Gallup, pionnier des sondages modernes, il importe en France la méthode de mesure de l'opinion par échantillon.
L'institut se fait connaître du grand public en 1965, en annonçant correctement la mise en ballottage du général de Gaulle à l'élection présidentielle, contre toute attente. De 1990 à 2016, il est dirigé par Laurence Parisot, qui présidera aussi le Medef. Il appartient aujourd'hui à des investisseurs privés réunis autour du fonds LFPI, sans grand groupe industriel ou médiatique derrière lui.
Le groupe, dirigé par Christophe Jourdain, emploie environ 350 personnes et réalise plus de la moitié de ses études à l'étranger. En France, son pôle Opinion est dirigé par Frédéric Dabi, et le politologue Jérôme Fourquet, auteur de L'Archipel français, y dirige le département Opinion et stratégies d'entreprise.
Commander un sondage, étape par étape
N'importe quelle organisation peut commander un sondage : un média, un parti, une entreprise, une association, un think tank, une collectivité. Il n'existe pas de tarif public : tout commence par une prise de contact et une demande de devis.
De la commande à la publication
Les grandes étapes d'un sondage d'opinion, en quelques jours à quelques semaines.
Le brief : le client expose ce qu'il veut savoir et auprès de qui (l'ensemble des Français, une tranche d'âge, les croyants d'une religion…).
Le questionnaire : il est élaboré avec le client, mais l'institut reste responsable de la formulation des questions et doit résister aux tournures orientées.
Le terrain : aujourd'hui, la plupart des sondages sont réalisés en ligne, par questionnaire auto-administré, auprès d'un échantillon d'environ 1 000 personnes.
L'analyse : les résultats sont redressés pour coller au profil de la population, puis livrés au client sous forme de rapport.
Le client finance et oriente le sujet, mais la méthode reste celle de l'institut.
Le client reste propriétaire des résultats. Il peut décider de les publier, comme l'a fait Marianne, ou de les garder pour lui. De nombreux sondages commandés par des partis ou des entreprises ne sont jamais rendus publics, parfois parce que leurs résultats déçoivent.
Le client choisit-il les sondés ?
C'est la question que l'on se pose souvent. La réponse est non : le commanditaire définit la population visée, mais il ne dresse pas la liste des participants et n'a jamais accès à leur identité. C'est l'institut qui construit l'échantillon.
Pour ses enquêtes en ligne, l'Ifop puise ses répondants dans des panels d'accès gérés par des prestataires extérieurs, qui regroupent plusieurs centaines de milliers d'internautes volontaires. Ceux-ci sont recrutés par le biais de nombreux sites partenaires et reçoivent en général une petite contrepartie, comme des bons d'achat. Pour éviter les « sondés professionnels », une même personne ne peut répondre qu'à deux enquêtes par mois au maximum.
L'échantillon est ensuite construit selon la méthode des quotas : il doit reproduire la structure de la population étudiée selon le sexe, l'âge, la profession, la région et la taille de la commune. Une fois un quota atteint, par exemple celui des femmes de 25 à 34 ans, le logiciel cesse d'interroger des personnes de ce profil.
Le partage
des rôles
Entre le commanditaire et l'institut, les responsabilités sont clairement séparées.
Le sujet et la cible
Il choisit le thème, propose des questions, définit la population à interroger et décide de la publication des résultats.
La méthode et l'échantillon
Il valide la formulation des questions, recrute les répondants, applique les quotas, contrôle la qualité des réponses et redresse les résultats.
Des contrôles écartent les réponses suspectes : questionnaires remplis trop vite, réponses cochées mécaniquement, profils incohérents. Pour interroger une population plus rare, comme les musulmans pratiquants ou les jeunes de 18 à 24 ans, l'institut doit élargir son recrutement afin d'obtenir un effectif suffisant, ce qui allonge le terrain et augmente le prix.
Combien ça coûte ?
L'Ifop, comme ses concurrents, ne publie pas de grille tarifaire : chaque étude fait l'objet d'un devis. Le prix dépend surtout de la taille de l'échantillon, du nombre de questions, du mode de recueil (en ligne, par téléphone ou en face à face) et de la rareté de la population visée.
Pour réduire la facture, il existe l'omnibus : plusieurs clients partagent un même questionnaire, chacun n'y achetant que quelques questions. C'est la formule la plus économique pour obtenir rapidement l'avis des Français sur un sujet précis.
Ce qui fait
varier le prix
Des repères indicatifs, l'institut ne communiquant pas ses tarifs.
Les garde-fous
Depuis une loi de 1977, les sondages électoraux publiés en France sont contrôlés par la Commission des sondages. Avant toute publication, l'institut doit lui transmettre une notice détaillée : méthode, questions exactes, résultats bruts et redressés. Les médias doivent par ailleurs mentionner la marge d'erreur.
Cette marge d'erreur rappelle qu'un sondage reste une estimation. Pour un échantillon de 1 000 personnes, elle atteint environ 3 points dans un sens ou dans l'autre pour un résultat proche de 50 %. Un écart de deux points entre deux réponses n'est donc pas forcément significatif.
Un sondage n'est pas un verdict : c'est une photographie de l'opinion à un instant donné, qui dépend des questions posées et de la manière dont elles sont formulées.
Avant de partager un chiffre, quelques réflexes s'imposent : vérifier qui a commandé l'étude, la date du terrain, la taille de l'échantillon et la formulation exacte des questions. Ces informations figurent normalement dans la fiche technique publiée avec le sondage.
« Le client choisit le sujet, l'institut choisit les sondés. »
Comment se fabrique un sondage Ifop
L'essentiel à savoir pour lire et comprendre un sondage d'opinion.
Qui peut commander un sondage à l'Ifop ?
Tout organisme qui en a les moyens : médias, partis politiques, entreprises, associations, think tanks ou collectivités. Il suffit de contacter l'institut pour obtenir un devis.
Le commanditaire choisit-il les personnes interrogées ?
Non. Il définit la population ciblée, mais c'est l'institut qui recrute les répondants dans des panels de volontaires et construit l'échantillon selon la méthode des quotas. Le client n'a jamais accès à leur identité.
Combien de personnes sont interrogées ?
En général autour de 1 000 personnes représentatives de la population étudiée. Certaines enquêtes en interrogent davantage, notamment pour analyser des sous-groupes.
Combien coûte un sondage ?
Il n'existe pas de tarif public. Comptez de quelques centaines d'euros à un millier d'euros par question dans une enquête omnibus partagée, et plusieurs milliers d'euros pour une étude complète. Le prix varie selon l'échantillon, le nombre de questions et le mode d'interrogation.
Les sondés sont-ils payés ?
Les membres des panels en ligne reçoivent généralement une petite contrepartie, comme des bons d'achat. Pour limiter les biais, chacun ne peut participer qu'à un nombre limité d'enquêtes par mois.
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