Après la visite d'une délégation hindoue BAPS, des salariées de la Tour Eiffel dénoncent avoir été mises à l'écart en raison de leur sexe. Une affaire qui pose une question essentielle : jusqu'où peut-on aller pour respecter une pratique religieuse ?
La Tour Eiffel est restée fermée au public lundi 7 septembre 2026, après une mobilisation de salariés. À l'origine de leur colère : les conditions dans lesquelles une délégation de l'organisation hindoue BAPS a été accueillie samedi 5 septembre. Des salariées auraient été écartées de leur poste ou invitées à éviter certaines zones pendant la visite d'un responsable spirituel hindou.
La Société d'exploitation de la tour Eiffel (SETE) reconnaît qu'une demande visant à limiter les interactions de ce responsable avec les femmes avait été formulée en amont. Elle affirme désormais que « ces conditions n'auraient pas dû être acceptées ». L'affaire pose une question qui dépasse le seul cas de la Tour Eiffel : jusqu'où un établissement français peut-il aller pour tenir compte des prescriptions religieuses de ses visiteurs ?
BAPS signifie Bochasanwasi Akshar Purushottam Swaminarayan Sanstha. Il s'agit d'une organisation hindoue issue de la tradition Swaminarayan, un courant dévotionnel de l'hindouisme. L'organisation développe des activités religieuses, culturelles, éducatives et humanitaires autour de ses temples et centres dans différents pays.
BAPS était particulièrement présente en France ces dernières semaines à l'occasion de l'inauguration d'un temple à Bussy-Saint-Georges, en Seine-et-Marne. Treize jours de festivités ont accompagné cet événement, avec notamment une grande procession appelée Nagar Yatra à Paris.
Le chef spirituel de BAPS, Mahant Swami Maharaj, âgé de 93 ans, était présent en France pour cette période. C'est dans ce contexte qu'une délégation d'environ une centaine de personnes s'est rendue à la Tour Eiffel samedi 5 septembre.
« La question n'est pas de juger les convictions religieuses d'un visiteur, mais de savoir jusqu'où un établissement peut adapter son fonctionnement à ces convictions. »
Dans les cérémonies organisées par BAPS, des règles peuvent notamment encadrer les interactions entre hommes et femmes. Un bénévole interrogé lors des festivités de Bussy-Saint-Georges avait ainsi expliqué que, lors des cérémonies, les femmes et les hommes pouvaient être séparés pour respecter les règles entourant les saints.
Cette organisation interne d'une cérémonie religieuse ne constitue cependant pas, à elle seule, le cœur de la controverse concernant la Tour Eiffel. La polémique porte sur les conséquences de ces règles lorsqu'une délégation religieuse est accueillie dans un établissement français et que des salariés qui ne participent pas à la cérémonie sont concernés.
La Société d'exploitation de la tour Eiffel, ou SETE, est chargée de l'entretien, de l'exploitation et de l'animation du monument. Elle exerce cette mission dans le cadre d'un contrat de délégation de service public avec la Ville de Paris.
Cette situation donne à l'affaire une dimension particulière. La Tour Eiffel est un monument exploité commercialement, mais sa gestion s'inscrit dans le cadre d'une mission confiée par la Ville de Paris. La question n'est donc pas uniquement celle d'un établissement privé décidant librement des conditions d'accueil de ses visiteurs.
La liberté religieuse existe pourtant dans une société démocratique. Une personne peut avoir des convictions religieuses et demander, dans certaines limites, qu'elles soient prises en compte. Mais cette liberté ne signifie pas que les prescriptions d'une religion doivent automatiquement s'imposer aux personnes qui ne les partagent pas.
Selon le communiqué des salariés, certaines femmes travaillant à la Tour Eiffel, y compris des salariées d'entreprises prestataires, auraient reçu pour consigne de quitter leur poste et de se tenir à l'écart dans des locaux.
À certains postes, elles auraient été remplacées par des hommes. Les salariées auraient également reçu pour consigne de ne pas passer ou de ne pas traverser certaines zones pendant la présence de la délégation.
Les salariés réunis en assemblée générale dénoncent une « discrimination sexuelle ». Dans leur communiqué, ils estiment que des salariées ne peuvent pas être mises à l'écart, remplacées à leur poste ou cachées dans des locaux « uniquement parce qu'elles sont des femmes ».
La SETE confirme les faits essentiels dans un communiqué. Elle explique que les représentants de la délégation avaient demandé, en amont, que la visite de leur représentant spirituel soit organisée « en limitant ses interactions avec les femmes ».
« Ces conditions n'auraient pas dû être acceptées. »
— Société d'exploitation de la tour Eiffel
La SETE annonce un « examen précis des conditions dans lesquelles cette visite a été organisée », afin d'en tirer « toutes les conséquences nécessaires ». La direction a rencontré les salariés réunis en assemblée générale lundi matin.
Les visiteurs disposant d'un billet doivent par ailleurs être remboursés en raison de la fermeture du monument.
Il faut distinguer précisément la demande formulée par la délégation et les modalités d'organisation retenues par la SETE.
La SETE affirme que les représentants de BAPS avaient demandé à limiter les interactions du responsable religieux avec les femmes. Elle ne dit pas que BAPS avait explicitement demandé de retirer les salariées de leurs postes ou de les « cacher ».
Ce sont les conditions concrètes d'application de cette demande qui sont aujourd'hui contestées par les salariés et que la SETE affirme vouloir examiner.
Cette distinction est essentielle : elle permet de ne pas attribuer à une organisation religieuse une consigne qui n'est pas établie par les éléments communiqués, tout en posant la question de la responsabilité de l'établissement qui a décidé de la manière dont la visite devait être organisée.
La laïcité ne signifie pas que les religions doivent disparaître de l'espace public. Elle garantit notamment la liberté de conscience et le libre exercice des cultes, dans le respect de l'ordre public. Elle repose également sur le principe de neutralité des services publics.
Dans le monde du travail, la liberté religieuse existe également. Elle n'est cependant pas absolue : certaines restrictions peuvent être apportées lorsqu'elles sont justifiées par les nécessités du fonctionnement de l'entreprise ou par la nature des tâches exercées. Le droit français interdit par ailleurs les discriminations fondées notamment sur le sexe.
Dans le cas de la Tour Eiffel, la question n'est donc pas de savoir si un responsable religieux peut avoir des convictions particulières concernant ses relations avec les femmes. Il peut avoir les convictions religieuses qu'il souhaite.
La question est différente : ces convictions peuvent-elles conduire une entreprise française à modifier les conditions de travail de ses salariées parce qu'elles sont des femmes ?
« Respecter une croyance ne signifie pas nécessairement organiser l'environnement français autour de cette croyance. »
C'est finalement la question centrale de cette affaire. Une société française peut-elle adapter l'organisation d'une visite afin de respecter certaines convictions religieuses ? Dans une certaine mesure, oui. Le simple fait qu'une demande soit motivée par une conviction religieuse ne la rend pas automatiquement illégitime.
Mais l'accommodement trouve une limite lorsque son coût est reporté sur les droits d'autres personnes. Dans cette affaire, ce sont précisément les conditions de travail de salariées qui sont en cause.
Si une salariée doit quitter son poste, être remplacée par un homme ou éviter certaines zones parce qu'elle est une femme, la question n'est plus seulement celle de l'accueil d'une pratique religieuse. Elle devient celle de l'égalité de traitement dans le cadre professionnel.
C'est cette frontière qui devra être examinée par la SETE dans son enquête interne. Les faits précis et les responsabilités de chacun devront être établis avant de tirer des conclusions définitives.
« On peut respecter la pratique religieuse d'un visiteur sans demander à d'autres personnes de renoncer à leurs droits. »
L'affaire ne consiste donc pas à déterminer si BAPS est une organisation « compatible » ou « incompatible » avec la laïcité française. Elle ne consiste pas non plus à juger les pratiques religieuses de ses fidèles.
Elle pose une question beaucoup plus concrète : quelles adaptations une institution française peut-elle accepter lorsqu'elles sont demandées au nom d'une conviction religieuse ?
La réponse passe par un équilibre entre plusieurs principes : la liberté de conscience, la liberté religieuse, la neutralité des services publics lorsqu'elle s'applique, mais aussi l'égalité entre les personnes et l'interdiction des discriminations.
Dans le cas présent, la SETE reconnaît elle-même que les conditions dans lesquelles la visite a été organisée « n'auraient pas dû être acceptées ». L'examen annoncé par la société devra permettre de déterminer précisément comment la décision a été prise et pourquoi des salariées ont été concernées.
La laïcité ne demande donc pas de choisir entre religion et République. Elle fixe un cadre permettant aux convictions religieuses d'exister tout en garantissant que les règles communes s'appliquent à tous.
Dans une société pluraliste, respecter les croyances ne signifie pas nécessairement accepter toutes leurs conséquences dans l'espace professionnel. La liberté religieuse protège les convictions ; elle ne donne pas automatiquement le droit d'imposer leurs prescriptions aux autres.
Les réponses aux principales questions sur la visite de BAPS et la polémique autour des salariées.
BAPS, ou Bochasanwasi Akshar Purushottam Swaminarayan Sanstha, est une organisation hindoue issue de la tradition Swaminarayan. Elle mène notamment des activités religieuses, culturelles, éducatives et humanitaires dans plusieurs pays.
Une délégation d'environ une centaine de personnes a visité la Tour Eiffel le samedi 5 septembre 2026, dans le contexte des festivités liées à l'inauguration du temple BAPS de Bussy-Saint-Georges. Mahant Swami Maharaj, responsable spirituel de BAPS, faisait partie de la visite.
Selon leur communiqué, certaines salariées auraient été invitées à quitter leur poste, à se mettre à l'écart ou à éviter certaines zones pendant la visite. À certains postes, elles auraient été remplacées par des hommes. Les salariés dénoncent une « discrimination sexuelle ».
La SETE affirme que les représentants de la délégation avaient demandé que la visite de leur représentant spirituel soit organisée en « limitant ses interactions avec les femmes ». La SETE ne dit pas que BAPS avait explicitement demandé de retirer les salariées de leurs postes.
Non. La laïcité garantit notamment la liberté de conscience et le libre exercice des cultes dans le respect de l'ordre public. Elle n'interdit pas toute prise en compte des convictions religieuses. En revanche, cette liberté doit être conciliée avec les autres règles de droit, notamment l'égalité et l'interdiction des discriminations.
L'accommodement religieux ne devrait pas conduire à imposer aux salariés une différence de traitement fondée sur leur sexe. Dans cette affaire, c'est précisément cette question que la SETE doit désormais examiner. Elle a reconnu que les conditions dans lesquelles la visite a été organisée « n'auraient pas dû être acceptées ».