Voile en Iran et en Afghanistan : pourquoi cette comparaison avec la France ? -
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Voile musulman, liberté et interdiction du voile en France
Islam • Voile • Laïcité

« Allez dire ça aux Afghanes,
aux Iraniennes » :
les limites d’un argument

Pourquoi l'argument de l'Afghanistan, ou de l'Iran ne suffit pas à trancher le débat français sur le voile.

Décryptage
Débat de société

Dans les discussions françaises sur le port du voile, un argument revient presque systématiquement dès qu'une femme voilée (ou une personne défendant son droit à l'être) prend la parole : « Allez dire ça aux Afghanes, aux Iraniennes. »

Sous-entendu : comment peut-on parler de liberté ou de choix à propos du voile alors qu'ailleurs des femmes sont battues, emprisonnées ou tuées pour ne pas le porter ?

L'argument est puissant émotionnellement. Il l'est beaucoup moins lorsqu'on examine ce qu'il démontre réellement. Car comparer la situation des femmes en Afghanistan ou en Iran avec celle des femmes qui portent le voile en France peut conduire à mélanger deux situations de contrainte radicalement différentes.

Un glissement de situation

Le point de départ du problème est assez simple : les exemples invoqués décrivent une contrainte inverse à celle discutée en France.

En Afghanistan sous les talibans ou en Iran sous la police des mœurs, l'État impose le voile et punit son absence. En France, le débat porte sur l'interdiction ou la restriction du voile dans certains espaces : école, fonction publique, sport ou autres contextes particuliers.

La contrainte ne s'exerce donc pas dans la même direction. Dans un cas, une femme peut être sanctionnée parce qu'elle ne porte pas le voile. Dans l'autre, les restrictions discutées visent son droit à le porter.

« Combattre une contrainte en imposant une autre ne constitue pas, en soi, une défense de la liberté. »

Dans les deux cas, une question fondamentale apparaît : qui doit décider de la tenue d'une femme ? Elle-même, sa famille, sa communauté ou l'État ?

Convoquer l'Iran ou l'Afghanistan pour justifier une restriction en France revient donc à répondre à une coercition par une autre coercition, sous prétexte que la première serait plus grave.

Un argument qui change de question

Sur le plan logique, l'argument fonctionne comme une comparaison disproportionnée : on répond à une revendication précise : le droit de porter le voile en France, en évoquant une situation différente telle que l'obligation de le porter dans certains pays.

Le problème n'est pas de savoir si les violences et les contraintes subies par les femmes afghanes ou iraniennes sont réelles. Elles le sont. Le problème est de déterminer ce que ces situations permettent de conclure sur le droit français.

La gravité de la situation des femmes dans un autre pays ne permet pas, à elle seule, de déterminer quelle liberté doit être reconnue à une femme en France.

« La situation des femmes afghanes mérite d'être combattue pour elle-même. Elle ne permet pas, à elle seule, de trancher le droit des femmes françaises. »

C'est un raisonnement que l'on reconnaît dans d'autres débats. Dire à quelqu'un qui conteste son salaire « va dire ça à un ouvrier au Bangladesh » ne répond pas à la question de son salaire. Cela déplace simplement la discussion vers une situation plus grave.

Ce que l'argument fait taire

Le glissement opéré par cette formule est particulièrement intéressant : une question de droit devient une question de loyauté morale.

La question initiale est pourtant relativement précise : l'État français peut-il ou doit-il réglementer la manière dont une femme s'habille ?

Mais lorsque surgissent l'Afghanistan, l'Iran ou le Darfour, la discussion change de terrain. Une femme française qui explique avoir choisi de porter le voile peut alors être sommée de justifier, par sa seule existence, un système répressif situé à des milliers de kilomètres.

Elle peut pourtant condamner explicitement les politiques imposées aux femmes dans ces pays tout en défendant son propre droit à porter le voile.

Ces deux positions ne sont pas contradictoires.

Une femme peut-elle réellement choisir de porter le voile ?

C'est ici que le débat devient plus complexe. Car reconnaître la possibilité d'un choix individuel ne signifie pas nier l'existence de contraintes.

En France comme ailleurs, certaines femmes peuvent subir une pression familiale, communautaire ou sociale pour porter le voile. Cette pression peut être explicite ou beaucoup plus diffuse. Elle mérite d'être étudiée et, lorsqu'elle devient une contrainte, combattue.

Mais l'existence de ces situations ne permet pas de conclure que toutes les femmes voilées sont contraintes.

Les motivations peuvent être multiples : conviction religieuse, pudeur, identité, habitude familiale, choix personnel ou combinaison de plusieurs de ces éléments.

« Refuser de considérer qu'une femme puisse choisir son voile, c'est finalement décider à sa place de ce que signifie son propre geste. »

Le débat devrait donc pouvoir tenir ensemble deux constats : des femmes peuvent être contraintes de porter le voile, et d'autres peuvent le porter librement.

La solidarité avec les femmes d'ailleurs est-elle hors sujet ?

Pas nécessairement.

Les défenseurs de cet argument répondent que les frontières nationales ne devraient pas limiter la solidarité féministe. Selon eux, le voile ne peut pas être considéré uniquement comme un vêtement individuel lorsqu'il constitue aussi, dans certains contextes, un symbole associé à des mouvements religieux qui l'imposent par la force.

Ils estiment donc légitime de questionner sa banalisation, y compris lorsqu'il semble relever d'un choix individuel, au nom d'une lutte plus large contre le patriarcat religieux.

Cette position mérite d'être entendue. Mais elle ne règle pas pour autant la question juridique et politique posée en France : jusqu'où l'État peut-il aller pour réglementer une pratique vestimentaire religieuse ?

Ce que répondent certaines féministes musulmanes

D'autres voix, notamment parmi les féministes musulmanes, considèrent au contraire que lier systématiquement le voile porté en France à l'oppression subie ailleurs prive les femmes concernées de leur propre voix.

Selon cette approche, une femme musulmane doit pouvoir être entendue lorsqu'elle explique elle-même pourquoi elle porte le voile, sans que son témoignage soit automatiquement invalidé par les politiques menées dans d'autres pays.

Le risque serait alors de construire une image unique de la femme musulmane : nécessairement soumise, nécessairement victime et nécessairement incapable de choisir.

Or une femme peut à la fois critiquer les régimes qui imposent le voile et défendre le droit d'une autre femme à le porter volontairement.

Et la laïcité française dans tout ça ?

Le débat français sur le voile ne se réduit finalement pas à l'Afghanistan ou à l'Iran.

La laïcité, la neutralité de l'État, l'égalité entre les citoyens, le prosélytisme ou encore les règles propres à certains espaces publics constituent des questions juridiques et politiques distinctes.

On peut donc défendre une conception exigeante de la laïcité sans nécessairement considérer que toutes les femmes voilées françaises vivent une situation comparable à celle d'une femme contrainte par une police religieuse.

De la même manière, dénoncer les contraintes imposées aux femmes en Iran ou en Afghanistan ne conduit pas automatiquement à défendre une interdiction générale du voile en France.

« Le débat sur le voile en France mérite d'être mené à partir du droit français, sans effacer ce qui se passe ailleurs — mais sans confondre les deux situations. »

Alors, que vaut vraiment l'argument « allez dire ça aux Afghanes » ?

Il pointe quelque chose de réel : dans certains pays, des femmes subissent une violence considérable autour de leur tenue et de leur rapport au voile. Cette réalité ne doit évidemment pas être minimisée.

Mais elle ne suffit pas à répondre à une question différente : une femme vivant en France doit-elle pouvoir choisir de porter le voile ?

Le véritable enjeu consiste peut-être à sortir d'une opposition trop simple entre « voile choisi » et « voile imposé ». Certaines femmes sont contraintes. D'autres choisissent. Certaines peuvent même connaître des formes de pression tout en revendiquant sincèrement leur pratique religieuse.

Comprendre cette complexité ne signifie ni fermer les yeux sur les violences faites aux femmes ailleurs, ni nier les pressions qui peuvent exister en France. Cela signifie simplement ne pas utiliser une situation pour répondre à une autre.

QUESTIONS FRÉQUENTES

Voile, Iran, Afghanistan : que faut-il comprendre ?

Les réponses aux questions essentielles pour comprendre cet argument récurrent dans le débat français.

01

Pourquoi évoque-t-on souvent l'Afghanistan dans le débat sur le voile ?

L'Afghanistan est souvent cité parce que les talibans imposent aux femmes des règles vestimentaires strictes et sanctionnent leur non-respect. Cette situation est cependant différente du débat français sur le droit de porter le voile.

02

Le voile est-il obligatoire en Iran ?

L'Iran impose depuis plusieurs décennies des règles vestimentaires aux femmes dans l'espace public. Le non-respect de ces règles peut entraîner des sanctions. Cette contrainte exercée par l'État ne doit toutefois pas être automatiquement assimilée à toutes les situations de port du voile dans d'autres pays.

03

Une femme peut-elle choisir librement de porter le voile ?

Oui, la majorité des femmes concernées par le voile en France déclare porter le voile par conviction religieuse, pudeur, identité ou choix personnel. Cela n'exclut pas l'existence, dans d'autres situations, de pressions familiales, sociales ou communautaires.

04

Pourquoi l'argument « allez dire ça aux Afghanes » pose-t-il problème ?

Parce qu'il peut déplacer la discussion : au lieu de répondre à la question du droit de porter le voile en France, il renvoie à une situation de contrainte différente et plus grave. Les deux questions peuvent être importantes sans être identiques.

05

Peut-on condamner le voile imposé et défendre le voile choisi ?

Oui. Ces deux positions ne sont pas contradictoires. On peut condamner les politiques qui imposent le voile par la force tout en considérant qu'une femme doit pouvoir porter volontairement un vêtement religieux.

06

Le débat sur le voile est-il uniquement un débat sur la laïcité ?

Non. Il concerne également la liberté individuelle, l'égalité, la neutralité de l'État, le prosélytisme et les règles applicables à certains espaces. La comparaison avec l'Afghanistan ou l'Iran ne suffit donc pas à épuiser le débat français.