Dans la tradition islamique, l'éclipse solaire ou lunaire n'est pas perçue comme un simple phénomène astronomique, mais comme l'un des signes (ayat) par lesquels Dieu rappelle aux croyants Sa puissance et Sa grandeur. Loin des superstitions qui associaient autrefois les éclipses à des présages funestes ou à des événements surnaturels liés à la naissance ou à la mort d'une personne importante, l'islam a très tôt cherché à recentrer ce phénomène sur sa véritable signification spirituelle.
L'événement fondateur de cette approche remonte à la vie du prophète Muhammad. Selon plusieurs récits (hadiths) rapportés notamment dans les recueils de Boukhari et Muslim, une éclipse solaire survint le jour même où mourut Ibrahim, le fils du Prophète. À l'époque, beaucoup de gens de Médine y virent un lien direct entre les deux événements, pensant que le soleil s'était éclipsé en signe de deuil pour la mort de l'enfant.
Le Prophète tint alors à dissiper cette croyance. Il rassembla la communauté et déclara que le soleil et la lune sont deux signes parmi les signes de Dieu, qui ne s'éclipsent ni pour la mort ni pour la naissance de qui que ce soit. Il invita les croyants, en cas d'éclipse, non pas à chercher des présages, mais à se tourner vers la prière, l'invocation et l'aumône jusqu'à ce que le phénomène cesse.
Cet enseignement a donné naissance à une prière spécifique, appelée Salat al-Kusuf pour l'éclipse solaire et Salat al-Khusuf pour l'éclipse lunaire. Il s'agit d'une prière collective, généralement accomplie à la mosquée, dont la structure diffère des prières quotidiennes habituelles : chaque unité de prière (rak'a) comporte deux inclinaisons (rukū') et deux stations debout avec récitation, au lieu d'une seule. Cette prière est suivie d'un sermon (khutba) rappelant aux fidèles la toute-puissance divine et les invitant au repentir, à l'invocation et à la charité.
La majorité des juristes musulmans considèrent cette prière comme fortement recommandée (sunna mu'akkada), sans être obligatoire au même titre que les cinq prières quotidiennes. Elle peut être accomplie individuellement, mais la pratique collective à la mosquée est privilégiée.
Ce qui distingue l'approche islamique de l'éclipse, c'est précisément ce refus de la superstition. Le message central du hadith rapporté est clair : les phénomènes célestes obéissent à un ordre créé par Dieu et ne doivent pas être interprétés comme des présages liés au destin des êtres humains. L'éclipse devient ainsi une occasion de rappeler la petitesse de l'homme face à l'immensité de la création, et d'inviter à l'humilité, à la prière et à la crainte révérencielle (khashya) envers le Créateur.
Aujourd'hui encore, dans de nombreux pays musulmans, l'annonce d'une éclipse solaire ou lunaire donne lieu à l'organisation de cette prière collective dans les mosquées, perpétuant une tradition qui allie observation du ciel et introspection spirituelle. Ce rituel illustre comment l'islam a su intégrer un phénomène naturel dans une pratique de dévotion, transformant un moment d'incertitude collective en occasion de renouveau spirituel.