Nationalisation des biens du clergé, Constitution civile, prêtres réfractaires, déchristianisation, culte de la Raison... Retour sur les profondes transformations religieuses provoquées par la Révolution française.
Quels liens peut-on faire entre la Révolution française et les religions ? Chaque année, cette date célèbre la prise de la Bastille et la fête de la Fédération. Mais au-delà du symbole politique, le 14 juillet marque le point de départ d'une période qui a profondément transformé les relations entre l'État et les religions en France. En quelques années à peine, l'Église catholique, jusque-là institution centrale du royaume, s'est trouvée bouleversée dans son organisation, ses biens et sa place dans la société.
Comment expliquer une rupture aussi rapide et aussi radicale ? Quelles décisions ont conduit à cette fracture entre l'État révolutionnaire et le clergé ? Et que reste-t-il aujourd'hui de cet héritage, plus de deux siècles plus tard ? Retour sur l'un des chapitres les plus marquants de l'histoire religieuse française.
Avant 1789, l'Église catholique occupe une position privilégiée dans le royaume de France. Elle possède d'immenses domaines fonciers, perçoit la dîme auprès des paysans et échappe à la plupart des impôts royaux. Le haut clergé, souvent issu de la noblesse, siège même au sein des assemblées comme premier ordre du royaume.
Lorsque la Révolution éclate, les députés de l'Assemblée constituante cherchent avant tout à combler le déficit financier de l'État et à réorganiser une société perçue comme injuste. Les privilèges du clergé, tout comme ceux de la noblesse, deviennent alors une cible naturelle des réformes. Dans la nuit du 4 août 1789, l'abolition des privilèges emporte avec elle la dîme ecclésiastique.
Quelques mois plus tard, le 2 novembre 1789, l'Assemblée décide de nationaliser les biens du clergé. Ces terres et bâtiments, considérés comme immenses, sont mis à la disposition de la Nation afin de garantir les nouveaux billets d'État, les assignats. Ce premier acte marque une rupture décisive : l'Église cesse d'être propriétaire indépendante pour devenir, en quelque sorte, salariée de l'État.
Ces décisions ne visent pas, à l'origine, à détruire la religion catholique elle-même. Beaucoup de révolutionnaires restent croyants et souhaitent seulement réformer une institution jugée trop puissante. Mais les mesures suivantes vont rapidement transformer cette réorganisation en véritable fracture religieuse.
Adoptée en juillet 1790, la Constitution civile du clergé réorganise entièrement l'Église de France. Les diocèses sont redécoupés pour correspondre aux nouveaux départements, les évêques et les curés deviennent des fonctionnaires élus et rémunérés par l'État, et surtout, le pape n'a plus aucun droit de regard sur leur nomination.
Pour beaucoup de révolutionnaires, cette réforme paraît cohérente avec l'esprit du moment : rationaliser l'administration, unifier le territoire et rapprocher l'Église du peuple. Mais elle place les prêtres devant un dilemme redoutable, puisqu'un serment de fidélité à la nouvelle organisation leur est bientôt exigé.
En novembre 1790, l'Assemblée impose en effet à tous les ecclésiastiques en fonction de prêter serment à la Constitution civile du clergé. Or, le pape Pie VI condamne ce texte au début de l'année suivante, estimant qu'il porte atteinte à l'autorité spirituelle de Rome. Les prêtres se retrouvent alors écartelés entre fidélité à leur État et fidélité à leur Église.
« Le serment de 1791 divise le clergé français en deux camps, dans presque chaque paroisse du pays. »
Cette division, loin de rester théorique, va se traduire par des tensions locales très concrètes, des paroisses divisées, des familles séparées, et bientôt une répression qui touchera durement une partie du clergé.
Face au serment exigé, le clergé français se scinde en deux groupes distincts. D'un côté, les prêtres constitutionnels acceptent de prêter serment et poursuivent leur ministère au sein du nouveau cadre légal. De l'autre, les prêtres réfractaires refusent, restant fidèles à l'autorité du pape et à l'ancienne organisation ecclésiale.
Ce refus n'est pas sans conséquence. Les prêtres réfractaires sont rapidement suspectés de contre-révolution et surveillés de près par les autorités locales. À mesure que la Révolution se radicalise, notamment à partir de 1792, leur situation devient de plus en plus périlleuse.
Des lois successives les obligent à quitter leur paroisse, puis à s'exiler ou à se cacher. Nombre d'entre eux choisissent la clandestinité, célébrant des messes secrètes dans des granges ou des maisons isolées, au péril de leur vie. D'autres partent en exil, notamment vers l'Angleterre, l'Espagne ou les États pontificaux.
Cette scission traverse la société tout entière, jusque dans les campagnes les plus reculées, où la fidélité au curé du village devient parfois un acte de résistance silencieuse face aux nouvelles autorités.
À partir de 1792, le climat politique se durcit considérablement. La guerre contre les puissances européennes, la chute de la monarchie puis l'instauration de la Terreur transforment la méfiance envers le clergé réfractaire en répression ouverte. Les religieux deviennent des cibles privilégiées, perçus comme des ennemis potentiels de la République.
Dès septembre 1792, dans un climat de panique face à l'avancée des armées ennemies, des foules parisiennes s'en prennent aux prisonniers de plusieurs établissements de la capitale. Parmi les victimes de ces massacres de septembre figurent de nombreux prêtres réfractaires détenus depuis plusieurs mois.
La répression s'intensifie encore par la suite. À Nantes, sous l'autorité du représentant en mission Jean-Baptiste Carrier, des centaines de prisonniers, dont de nombreux membres du clergé, périssent noyés dans la Loire au cours de l'hiver 1793-1794. D'autres religieux sont déportés vers les colonies, notamment la Guyane, où beaucoup ne survivent pas aux conditions du voyage et de l'exil.
« Entre 1792 et 1794, plusieurs milliers de religieux sont arrêtés, exilés, déportés ou exécutés en France. »
Parmi les épisodes les plus connus figure celui des seize carmélites de Compiègne, guillotinées à Paris en juillet 1794, à quelques jours seulement de la chute de Robespierre. Leur exécution, survenue presque à la toute fin de la Terreur, reste aujourd'hui l'un des symboles les plus marquants de cette répression antireligieuse.
Cette période correspond également au mouvement de déchristianisation, particulièrement actif durant l'an II. Des églises sont fermées ou transformées en temples de la Raison, les cloches sont fondues, les objets de culte réquisitionnés, et un nouveau calendrier révolutionnaire, sans dimanches ni saints, remplace le calendrier chrétien traditionnel.
Après la chute de Robespierre en juillet 1794, la répression s'atténue progressivement. Les églises rouvrent peu à peu leurs portes et le culte catholique reprend, d'abord de manière officieuse, puis plus librement à partir de 1795, lorsque la liberté des cultes est officiellement reconnue.
Il faut cependant attendre l'arrivée de Napoléon Bonaparte pour que la rupture entre l'État et l'Église catholique soit officiellement apaisée. Le Concordat de 1801, signé entre le pape Pie VII et le Premier consul, rétablit le catholicisme comme religion de la majorité des Français, sans toutefois lui rendre son statut de religion d'État ni ses anciens biens, désormais définitivement propriété de la Nation.
Cet accord pose les bases d'un modèle durable, où l'État conserve un droit de regard sur l'organisation du culte tout en garantissant une forme de liberté religieuse. Ce cadre perdurera, avec des évolutions majeures, jusqu'à la loi de séparation des Églises et de l'État de 1905.
« La Révolution française n'a pas seulement changé de régime politique : elle a redéfini durablement la place de la religion dans la société française. »
Encore aujourd'hui, la nationalisation des biens du clergé explique pourquoi de nombreuses cathédrales et églises historiques appartiennent à l'État ou aux communes. Le principe de laïcité, tel qu'il existe en France, trouve également une partie de ses racines dans cette période de bouleversement, même si sa forme actuelle doit beaucoup à la loi de 1905.
Ainsi, chaque 14 juillet, en célébrant la prise de la Bastille, la France commémore indirectement le point de départ d'une transformation qui a profondément marqué son rapport aux religions, une transformation faite d'espoirs de réforme, de fractures douloureuses et, pour de nombreux religieux, de persécutions bien réelles.
Pourquoi le 14 juillet est-il aussi une date importante pour l'histoire des religions en France ? Parce qu'il ouvre une période qui va, en quelques années, réorganiser entièrement les rapports entre l'État et l'Église catholique : nationalisation des biens, Constitution civile du clergé, serment imposé, puis violences de la Terreur et déchristianisation.
Cette histoire, faite de réformes autant que de drames humains, rappelle que la construction de la laïcité française ne s'est pas faite en un jour, ni sans douleur. Elle constitue un chapitre essentiel pour comprendre la place particulière que la religion occupe encore aujourd'hui dans la société française.
Les réponses essentielles à retenir.
Adoptée en juillet 1790, elle réorganise l'Église de France en calquant les diocèses sur les départements et en faisant des prêtres et évêques des fonctionnaires élus, sans intervention du pape. Un serment de fidélité à ce texte est exigé du clergé à partir de novembre 1790.
Les prêtres constitutionnels acceptent de prêter serment à la Constitution civile du clergé et poursuivent leur ministère dans le cadre légal révolutionnaire. Les prêtres réfractaires refusent ce serment, restent fidèles au pape, et sont pour cette raison surveillés, pourchassés, parfois déportés ou exécutés.
La liberté des cultes est progressivement rétablie à partir de 1795. La rupture officielle prend fin avec le Concordat de 1801, signé entre Napoléon Bonaparte et le pape Pie VII, qui restaure le catholicisme comme religion de la majorité des Français sans lui rendre son statut ni ses biens d'avant 1789.