CATÉGORIE
Entre fidélité aux textes sacrés, traditions morales et impératif absolu de dignité humaine.
Les débats autour de l’homosexualité dans les religions monothéistes restent parmi les sujets les plus sensibles du monde contemporain.
Entre fidélité aux textes sacrés, évolutions des sociétés modernes et exigence de respect humain, les traditions religieuses sont régulièrement interrogées sur leur rapport aux personnes homosexuelles.
Les grandes religions monothéistes partagent, à des degrés divers, une conception traditionnelle de l’union humaine profondément enracinée dans leurs textes fondateurs.
Dès les premiers chapitres de la Genèse, l’injonction divine à « croître et se multiplier » (Genèse 1:28) pose le couple homme-femme comme cellule fondatrice de l’humanité et comme cadre naturel de la transmission de la vie. Ce commandement apparaît immédiatement après la création d’Adam et Ève : « Dieu créa l’homme à son image… homme et femme il les créa » (Genèse 1:27). Dans la tradition juive comme dans le christianisme, ces premiers versets ont longtemps été interprétés comme établissant un ordre créationnel voulu par Dieu, dans lequel la complémentarité entre l’homme et la femme participe à la fois à la procréation, à la stabilité familiale et à l’organisation de la société humaine.
Cette vision structure l’ensemble de l’anthropologie religieuse classique : la complémentarité entre l’homme et la femme est pensée non comme un simple fait biologique, mais comme un ordre voulu par Dieu.
« La famille est pensée comme inscrite dans un ordre voulu par Dieu. »
Dans le judaïsme, la tradition rabbinique a historiquement placé le mariage hétérosexuel au cœur de l’ordre de la Création. Cette conception s’appuie d’abord sur le récit de la Genèse : « Dieu créa l’homme à son image… homme et femme il les créa » (Genèse 1:27), immédiatement suivi du commandement : « Soyez féconds et multipliez-vous » (Genèse 1:28). Dans la littérature talmudique, cette complémentarité homme-femme est comprise comme l’accomplissement normal de la vie humaine et religieuse. Le Talmud affirme par exemple : « Un homme sans femme vit sans joie, sans bénédiction et sans bonté » (Yevamot 62b). La halakha, c’est-à-dire le droit religieux juif traditionnel, a ainsi longtemps considéré le mariage entre un homme et une femme comme le cadre légitime de la sexualité, de la transmission de la vie et de la continuité du peuple d’Israël.
Dans l’islam, le Coran présente lui aussi l’union homme-femme comme un signe de l’ordre voulu par Dieu. Le verset souvent cité à ce sujet est le Coran 30:21 : « Et parmi Ses signes, Il a créé de vous, pour vous, des épouses afin que vous trouviez auprès d’elles tranquillité, et Il a mis entre vous affection et miséricorde. » La famille fondée sur le mariage hétérosexuel y apparaît comme la structure normative de la société. Les récits coraniques du peuple de Loth (Lût), notamment dans les sourates 7, 11 et 26, ont également été interprétés par la majorité des juristes musulmans classiques comme une condamnation des relations sexuelles entre hommes. Les hadiths et les écoles juridiques sunnites et chiites ont ensuite développé cette lecture au sein du fiqh, le droit musulman classique, même si certains penseurs musulmans contemporains proposent aujourd’hui des relectures historiques et contextuelles de ces textes.
Dans le christianisme, qu’il soit catholique, orthodoxe ou protestant traditionnel, la doctrine du mariage repose elle aussi sur la complémentarité entre l’homme et la femme. Le Nouveau Testament reprend explicitement le récit de la Genèse lorsque Jésus déclare : « Au commencement de la création, Dieu les fit homme et femme » (Marc 10:6), avant d’ajouter : « Les deux deviendront une seule chair ». Dans la théologie catholique, cette union est pensée comme relevant du droit naturel et comme orientée à la fois vers l’amour conjugal et la transmission de la vie. Le Catéchisme de l’Église catholique affirme ainsi que les actes homosexuels sont considérés comme « contraires à la loi naturelle » (§2357), tout en exigeant simultanément que les personnes homosexuelles soient accueillies « avec respect, compassion et délicatesse ». Dans l’orthodoxie comme dans de nombreuses Églises protestantes historiques, la compréhension traditionnelle du mariage reste également fondée sur l’union homme-femme, même si certaines communautés protestantes libérales ont progressivement adopté des positions plus ouvertes sur la bénédiction des couples homosexuels.
À ces fondements s’ajoutent plusieurs passages scripturaires interprétés, au fil des siècles, comme une condamnation explicite des relations homosexuelles.
L’épisode de Sodome et Gomorrhe, dans la Genèse, a longtemps été lu comme un avertissement divin contre de telles pratiques, même si certains théologiens contemporains y voient aujourd’hui avant tout une faute d’orgueil et d’inhospitalité.
Le Lévitique, dans l’Ancien Testament, contient plusieurs formulations explicitement hostiles aux relations sexuelles entre hommes. Le passage le plus souvent cité est Lévitique 18:22 : « Tu ne coucheras pas avec un homme comme on couche avec une femme : c’est une abomination. » Un second passage, Lévitique 20:13, prévoit même une sanction extrêmement sévère dans le cadre de la loi religieuse d’Israël antique.
Même si l’exégèse moderne nuance aujourd’hui ces lectures en replaçant les textes dans leur contexte historique et culturel, ces passages continuent d’influencer les positions officielles de nombreuses institutions religieuses.
Pourtant, il serait profondément inexact (et injuste) de s’arrêter là.
Car ces mêmes traditions religieuses placent au cœur de leur message un principe qui les dépasse toutes : la dignité inviolable de chaque être humain.
Créé à l’image de Dieu selon la tradition abrahamique, l’être humain possède une valeur absolue qui ne saurait être annulée par son orientation sexuelle ou son identité.
« La foi ne devrait jamais servir de prétexte à la haine. »
Cette conviction fonde une éthique de la justice, de la miséricorde et de la protection des plus vulnérables.
Même lorsqu’une tradition religieuse ne reconnaît pas l’homosexualité comme conforme à son idéal moral, elle ne peut, sans se contredire elle-même, cautionner les violences, les humiliations ou les discriminations envers les personnes homosexuelles.
Cette exigence de protection de la dignité humaine ne vient pas de valeurs extérieures aux religions monothéistes : elle est profondément enracinée dans leurs textes fondateurs. Dans le judaïsme, le Lévitique commande : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lévitique 19:18). Dans le christianisme, Jésus fait de l’amour du prochain le cœur même de la foi et va jusqu’à dire dans l’Évangile selon Matthieu : « Ce que vous avez fait au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous l’avez fait » (Matthieu 25:40). Dans l’islam, le Coran rappelle que Dieu a accordé une dignité à tous les êtres humains : « Nous avons certes honoré les fils d’Adam » (Coran 17:70). Ces principes ont nourri, au fil des siècles, une éthique religieuse fondée sur la justice, la miséricorde et la protection des personnes vulnérables. Dès lors, même lorsqu’une tradition religieuse maintient un désaccord moral ou doctrinal sur l’homosexualité, elle ne peut légitimement cautionner l’humiliation, la haine ou la violence envers les personnes homosexuelles sans entrer en contradiction avec ses propres fondements spirituels.
En cette Journée internationale de lutte contre l’homophobie, la transphobie et la biphobie, il est utile de rappeler qu’un désaccord doctrinal n’implique pas nécessairement la haine de la personne.
On peut ne pas partager la vision morale ou religieuse d’autrui tout en refusant avec la même force toute violence à son encontre.
Dans une lecture cohérente et exigeante des textes religieux, protéger la dignité humaine n’est pas une option secondaire : c’est une obligation morale fondamentale.
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Barbara Moullan
Directrice de publication · ILETAIT1FOI
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